L’Amie prodigieuse # 1

L’Amie prodigieuse #1, Elena Ferrante
Éditions Folio, 448 pages, 2018

Elena et Lila vivent dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années 1950. Bien qu’elles soient toutes deux douées pour les études, Lila abandonne l’école pour travailler dans la cordonnerie familiale. Elena, soutenue par son institutrice, ira au collège puis au lycée. Leurs chemins se croisent et s’éloignent, avec pour toile de fond une Naples sombre, en ébullition.

17/20

Alors que Lila, son amie de soixante-six ans, disparaît de Naples sans laisser de traces, abandonnant son propre fils dans l’expectative, c’est l’occasion pour Elena de commencer le récit de leur histoire. Amies depuis leur plus jeune âge, elles ont grandi ensemble à Naples, au début de la seconde moitié du XIXe siècle. Toutes les deux vivent une amitié hors-norme. Comme le dit Elena elle-même, Lila était une enfant méchante. Elles sont toutes les deux presque constamment dans la compétition : Elena voudrait être aussi courageuse que son amie, aussi intelligente, mais surtout, elle admire la façon dont elle attire le regard des autres. Pourtant, elle n’est pas spécialement belle, mais sa manière de s’exprimer et son assurance font que tous les yeux se braquent sur elle. Nous assisterons à leur enfance, à leur scolarité, puis à leurs chemins qui commencent à se séparer. Mais leur attachement ne peut pas s’éteindre sous prétexte qu’elles ambitionnent des objectifs différents…

La relation d’amitié entre Elena et Lila est aussi complexe qu’intéressante : même si elles sont très souvent dans la compétition – ceci étant accentuée par le système scolaire de l’époque, qui encourageait les élèves non pas à se dépasser, mais à briller davantage que leurs camarades – il y a une certaine dépendance entre elles. En effet, Elena a besoin de l’approbation de son amie dans ses choix, et cela va s’amplifier au cours de leur adolescence : elle ne peut s’empêcher de se demander ce qui dirait ou ferait Lila à sa place, allant parfois jusqu’à avoir l’impression qu’elle s’exprime comme elle. Ensemble, elles partageront leurs secrets, leurs espoirs, mais également leurs craintes. Nous les voyons grandir et avons le sentiment d’être à leurs côtés, dans les ruelles italiennes, tant la plume de l’auteure est immersive. J’ai beaucoup aimé le personnage d’Elena, narratrice captivante, nous confie son histoire : sa rencontre avec Lila, qui se comportait d’une façon qui en aurait fait fuir plus d’un, sa peur de ne pas réussir alors qu’elle est une brillante, élève, ses premiers émois amoureux, ses relations difficiles avec sa mère, son regard sur la vie que mène Lila…

À travers ce premier tome de L’Amie prodigieuse, Elena Ferrante – qui écrit sous pseudonyme et dont nous ignorons à ce jour l’identité – nous propose une tranche de vie. Il y a peu de dialogues dans cet ouvrage, ce qui aurait pu me déranger. En réalité, pas du tout. L’auteure prend son temps, le rythme étant parfois un peu lent, à l’image de l’existence, qui n’est pas une succession d’événements incroyables mais dont les moments forts résident de temps en temps dans les petites choses du quotidien. Bien évidemment, ce n’est pas une vie ordinaire, puisqu’il y aura des morts, un meurtre, mais elles devront aussi affronter la pauvreté, et tout mettre en œuvre pour s’en sortir. Nos deux héroïnes vont être entourées de très nombreux personnages que nous allons suivre ; d’ailleurs, heureusement qu’il y a un glossaire des protagonistes en début de livre, sans quoi j’aurais été sans aucun doute perdue. Cette fresque d’individus nous permet d’appréhender cette époque, avec ses difficultés et ses mœurs.

J’ai été pleinement plongée dans cette ambiance née de la plume Elena Ferrante. Que ce soient les personnages mis en scène, le cadre spatio-temporel ou l’écriture de l’auteure, tout m’a séduite. J’ai été subjuguée par ce livre, qui fait partie de ceux qui ne se dévorent pas, mais qui se savourent. D’ailleurs, je vous l’avoue, une fois ce roman terminé, j’ai immédiatement enchaîné avec la lecture du deuxième tome, qui, lui, se concentre sur la jeunesse de Lila et d’Elena. En effet, j’avais envie savoir ce qu’allaient devenir nos deux héroïnes.

À la quatrième volée de marches, Lila eut un comportement inattendu. Elle s’arrêta pour m’attendre et, quand je la rejoignis, me donna la main. Ce geste changea tout entre nous, et pour toujours. 

17/20

Il est grand temps de rallumer les étoiles

Il est grand temps de rallumer les étoiles, Virginie Grimaldi
Éditions Le Livre de Poche, 384 pages, 2019

Anna, trente-sept ans, croule sous le travail et les relances des huissiers. Ses filles, elle ne fait que les croiser au petit déjeuner. Sa vie défile, et elle l’observe depuis la bulle dans laquelle elle s’est enfermée.
À dix-sept ans, Chloé a renoncé à ses rêves pour aider sa mère. Elle cherche de l’affection auprès des garçons, mais cela ne dure jamais. Lily, du haut de ses douze ans, n’aime pas trop les gens. Elle préfère son rat, à qui elle a donné le nom de son père, parce qu’il a quitté le navire.
Le jour où elle apprend que ses filles vont mal, Anna prend une décision folle : elle les embarque pour un périple en camping-car, direction la Scandinavie. Si on ne peut revenir en arrière, on peut choisir un autre chemin.

17/20

Lire un livre de Virginie Grimaldi, c’est s’assurer de passer un bon moment avec un roman doudou. Dans Il est grand temps de rallumer les étoiles, nous allons suivre trois personnages : Anna et ses deux filles, Chloé et Lily. Anna n’en peut plus : entre ses problèmes financiers, son boulot de serveuse qu’elle vient de perdre, ses deux enfants de douze et dix-sept ans (Lily et Chloé) qu’elle assume seule, et qui elles aussi ont leurs soucis – Chloé est hypersensible, et Lily est victime de harcèlement scolaire… Lorsque son père achète un camping-car, et sur les conseils de sa grand-mère qui va lui demander un service bien particulier, Anna prend la décision d’emmener ses filles en voyage jusqu’en Scandinavie. Leur objectif : direction le cap nord pour voir les aurores boréales. Ce voyage sera peut-être pour Anna une échappatoire qui lui permettra de se rapprocher de ses deux enfants.

Les deux autres protagonistes sur lesquels se concentre la narration sont Chloé, sa fille aînée de dix-sept ans, et Lily, qui n’a que douze ans. Chloé est diagnostiquée comme hypersensible et a parfois des difficultés à gérer ses émotions et ses relations avec l’extérieur. Même si son rêve est de partir en Australie, elle sait qu’elle ne pourra le réaliser car elle souhaite aider sa mère. Afin de partager son quotidien, elle s’est créé un blog, qui est pour elle un exutoire, où elle retranscrit son quotidien. Enfin, Lily, douze ans, a bien du mal à supporter ce que lui font endurer deux filles de sa classe. Tout à tour, ces trois femmes vont la prendre la parole : Anna, au cours d’une narration classique, Chloé, sous la forme de ses chroniques de blog, et Lily, qui s’adresse à son journal intime qu’elle a baptisé Marcel. Lily a une façon de parler truculente, car elle utilise de nombreuses expressions… qu’elle mélange à sa sauce.

En partant pour la Scandinavie, elles étaient loin de s’imaginer tout ce qu’elles allaient expérimenter. Elles vont beaucoup apprendre de ce voyage : à s’épanouir, à se connaître toutes les trois, mais surtout à découvrir qui elles sont elles-mêmes. Une réelle complicité va se créer entre les deux sœurs, même si elles ont parfois des mots très durs lors de disputes. Nous trois héroïnes vont aussi faire la connaissance d’un groupe de voyageurs, auquel elles vont peu à peu se greffer. Parmi eux, François et Françoise, qui veulent montrer à leurs enfants ce que c’est de vivre chichement, Edgar et Diego, deux amis retraités, Marine et Greg, qui attendent un heureux événement, mais surtout Julien et Noé. Julien, qui s’habille avec des chemises de bûcheron, élève seul Noé, son fils autiste qui est à peu près de l’âge de Lily. Lily le trouve différent, mais elle apprécie qu’il ne soit pas comme tout le monde et va parvenir à rentrer dans sa bulle, même si la communication est parfois particulière. Au fil des pages, ce groupe va devenir une vraie petite famille.

Il est temps de rallumer les étoiles est un roman qui fait du bien et qui réchauffe le cœur, même s’il se passe dans les pays froids. L’alternance des points de vue apporte un réel plus (on partage l’inquiétude d’Anna, le mal-être de Chloé, et on ne peut que sourire face au comportement de Lily). On s’attache à ces trois femmes, on les comprend, et on n’attend qu’une unique chose : qu’elles osent parler, lever les secrets, et se disent franchement ce qu’elles ont sur le cœur pour être enfin heureuses. Car nul doute qu’un amour sincère les lie.

Virginie Grimaldi aborde ici des sujets importants tout en douceur et avec une plume très fluide, tels que la maternité lorsque l’on élève seul ses enfants, l’absence, la différence, l’adolescence et ses affres, les problèmes d’argent, la découverte de l’autre, le bien fondé de mentir à quelqu’un qu’on aime pour le protéger, etc. Cet ouvrage ravira tous les lecteurs, et la révélation de l’auteure à la toute fin nous donne envie de le relire pour redécouvrir certains passages d’un autre œil. J’ai apprécié ce livre – non, je l’ai adoré ! – et je le prêterai à mes proches.

Le matin, ça sent l’espoir. C’est peut-être le jour où tout va changer. Une rencontre. Une idée. Une solution. Un départ.

Belphégor

Belphégor, Arthur Bernède
Éditions Libretto, 304 pages, 2019

Un fantôme tue dans Paris… mais pas n’importe où, à l’intérieur même du Louvre !
C’est dans le département des Antiquités orientales que l’on découvre le corps inanimé d’un gardien à côté de la statue renversée du dieu des Moabites nommé Belphégor. L’inspecteur Ménardier prend en charge cette enquête qui s’annonce peu banale. Il s’agace de l’intrépidité d’un jeune journaliste fort ambitieux qui entend résoudre le mystère avant lui…

16/20

Depuis enfant, je connais l’histoire de Belphégor grâce à l’adaptation en téléfilm de Claude Barma dans laquelle joue la célèbre Juliette Gréco. J’adorais le regarder, même si je dois avouer qu’elle me faisait un peu peur. Aujourd’hui adulte, je suis tombée sur ce livre et je n’ai pu m’empêcher de plonger dedans. Sans doute faut-il y voir une petite Madeleine de Proust… Mais je dois reconnaître que le roman de Arthur Bernède est assez loin de ce qui m’était familier.

Un fantôme semble sévir à l’intérieur du Louvre. Il a d’ailleurs déjà tué un des gardiens dans la salle des dieux barbares : Sabarat. Lorsque Jacques Bellegarde, reporter pour le Petit Parisien (notons qu’Arthur Bernède a publié Belphégor dans ce même journal en 1927 sous forme de feuilleton), entend parler de ces faits, il compte bien résoudre ce mystère. En effet, une telle découverte serait parfaite pour sa carrière. Mais la police est déjà sur le coup, et plus particulièrement l’inspecteur Ménardier. Parallèlement à tout cela, Chantecoq, un détective dont la renommée n’est plus à faire, va lui aussi tenter de savoir qui se cache derrière Belphégor…

J’ai beaucoup aimé le personnage de Jaques Bellegarde, qui essaie d’allier vie privée et professionnelle sans jamais renoncer à son but malgré les menaces de Belphégor à son encontre. J’ai également apprécié Colette, fille de Chantecoq, qui suit l’enquête de loin et marche sur les pas de son père, fin limier qui n’a pas son pareil pour débusquer les entourloupes. Simone, l’amoureuse éconduite, aurait pu me toucher si son comportement ne versait pas à ce point dans le pathos. De nombreux autres individus gravitent autour, et tous sont finement maîtrisés et ont des raisons d’agir tel qu’ils le font…

Avec ce livre, nous plongeons pleinement dans le Paris des années 1920. C’est un réel régal de se promener dans ces rues à cette époque, ainsi que dans le très célèbre musée où se situe en partie l’action. Arthur Bernède nous offre ici un roman policier rondement mené. Découpée en quatre parties, elles-mêmes subdivisées en sous-chapitres, cette œuvre nous permet d’assister au déroulement de l’enquête en suivant divers protagonistes, ce qui nous donne la possibilité, à nous, lecteurs, de nous interroger tout au long sur l’identité du coupable. À l’instar de différents personnages, je me suis souvent fait abuser par les indices présents dans le récit. En effet, j’étais très loin de me douter de qui est le meurtrier (pour la petite anecdote, il n’est pas porté à l’écran dans l’adaptation susmentionnée).

Dans Belphégor, l’hémoglobine ne coule pas à flots, aucune scène choquante, mais un roman policier qu’on lit avec plaisir. Il y a du suspense, des individus que l’on apprécie plus ou moins, mais aussi tout un univers spatio-temporel dans lequel on se plonge avec délice. Bien que très différente du feuilleton télévisé non seulement au niveau des personnages que de l’intrigue (le but de Belphégor est ici tout autre), j’ai passé un excellent moment avec l’œuvre originale qui m’a finalement surprise, qui m’a également conquise. C’est un ouvrage qui ravira toutes les générations !

Je vous préviens que si vous continuez de vous occuper de l’affaire du Louvre, je n’hésiterai pas à vous envoyer rejoindre le gardien Sabarath.
BELPHÉGOR

Aldobrando

Aldobrando, Critone & Gipi
Éditions Casterman, 208 pages, 2020

Laisse tomber l’épée !
Tu as tes deux bras, ces pattes de merle !
Tu te souviens de ce que je t’ai enseigné ?
Ta seule fortune est d’avoir un maître !
Alors cours !
Cours, Aldobrando.
Trouve l’Herbe du loup !
Quitte la maison.
Cours le monde.
Comme c’est écrit dans le Grand Manuel.

15/20

Aldobrando, héros éponyme de cette bande dessinée, est confié alors qu’il n’est encore qu’un nourrisson à un maître sorcier. En effet, son père se sait perdu, et il remet la vie son enfant entre les mains de cet homme qui a une dette envers lui. Quelques années après, nous retrouvons Aldobrando en compagnie de cet individu qui tente de lui apprendre à fabriquer une potion. Mais notre jeune homme commet une erreur, suite à laquelle son mentor est grièvement blessé à l’œil. Aldobrando doit donc lui trouver au plus vite une herbe médicinale s’il souhaite lui sauver la vie. Lors de son périple, il rencontrera de nombreux personnages ; il va lui arriver beaucoup de mésaventures. Grâce à ses divers déboires, qu’il devra parfois surmonter au péril de son existence, il découvrira ce qu’est la vie une fois sorti de la maison de son instructeur et de ses alentours, lieux où il a toujours vécu…

Avec Aldobrando, nous sommes en présence d’un récit apprentissage : le héros, jeune, est assez naïf au début de l’ouvrage. À travers les péripéties qu’il va devoir affronter et les évènements auxquels il va devoir faire face, il va se forger une personnalité. D’ailleurs, dès le début de son périple, les choses commencent mal, puisqu’il devient l’écuyer d’un homme qui n’est pas celui qu’il prétend être. Même s’il semble parfois ne pas comprendre ce qui l’entoure et s’étonne de ce qu’il découvre au fur et à mesure de son cheminement, Aldobrando reste tout du long un personnage sympathique et profondément bon. Nous assistons à son parcours avec un œil bienveillant, tout en étant à certains moments très choqués du comportement des autres protagonistes – je pense par exemple au roi qui est prêt à sacrifier sa fille adoptive (qu’il a épousée). Quant à ses adjuvants, ils sont quelque peu inattendus – à l’instar de Beniamino, Lesemeurdemort. Je n’oublie pas la princesse, qui a un rôle très important dans cet ouvrage, ni la servante de cette dernière. La conclusion de cette œuvre fut, pour ma part, aussi imprévisible que satisfaisante, notamment grâce à la morale qu’elle véhicule.

Réalisés à l’aquarelle, il y a également tout un jeu de couleurs et de lumières dans les dessins de Luigi Critone. Ils participent entièrement à l’histoire, car ils contribuent en grande partie à créer l’ambiance qui se dégage de ce récit. Les dessins des paysages sont très beaux, et il est parvenu à retranscrire les émotions des personnages dans leurs traits.

Aldobrando fut donc une excellente lecture. Cette bande dessinée nous relatant l’épopée de ce héros qui n’en est pas tout à fait un m’a séduite du début à la fin. En effet, que ce soit la première page, où Aldobrando est abandonné par son père, ou la dernière, on ne peut qu’être touchés par ses aventures. Un ouvrage à lire et à faire découvrir !