Le Mystère Henri Pick

Le Mystère Henri Pick, David Foenkinos
Éditions Folio, 336 pages, 2018

En Bretagne, un bibliothécaire recueille tous les livres refusés par les éditeurs. Parmi ces manuscrits, une jeune éditrice découvre une pépite écrite par un certain Henri Pick. Elle part à sa recherche et apprend qu’il est mort deux ans auparavant. Mais selon sa veuve, il n’a jamais écrit autre chose que des listes de courses… Aurait-il eu une vie secrète ? Auréolé de ce mystère, le livre de Pick aura des conséquences étonnantes sur le monde littéraire.

15/20

En Bretagne, dans la petite ville de Crozon, le bibliothécaire Jean-Pierre Gourvec décide de dédier une partie de son établissement aux livres refusés. Le principe de ce lieu est simple : les auteurs dont le manuscrit n’a pas été accepté par des maisons d’édition ou ceux qui n’ont pas souhaité soumettre leur écrit à leur jugement peuvent y déposer leurs ouvrages. Il va tenir cet endroit avec Magali, une femme qui n’a a priori pas d’intérêt particulier pour l’univers du livre, qu’il va former et qui prendra sa suite. Des années plus tard, alors que M. Gourvec est décédé, Delphine débarque à Crozon accompagnée de Frédéric pour un séjour chez ses parents. Delphine, dont le métier est éditrice pour Grasset ; Frédéric, quant à lui, est un auteur même si son premier roman ne connaît que peu de succès. Alors qu’ils entendent parler de ce lieu si spécial au cours d’un repas, nos deux Parisiens décident de se rendre à la bibliothèque des livres refusés. Ils sont loin d’imaginer qu’ils vont y découvrir une véritable pépite signée du nom d’Henri Pick. Delphine ne doute pas que ce livre doit être publié et, avec l’aide de son conjoint, elle va tout faire pour identifier qui se cache derrière ce nom… 

Henri Pick est un personnage que l’on ne croise jamais, mais qui va pourtant beaucoup faire parler de lui. En effet, cet ancien pizzaiolo n’était pas connu de ses proches pour aimer particulièrement la littérature. Après que l’on a découvert qu’il est l’auteur d’un roman intitulé Les Dernières Heures d’une histoire d’amour, la vie de Madeleine, sa veuve, et celle de Joséphine, sa fille, vont être bousculées. Après sa publication, l’ouvrage rencontre un fort succès non seulement par sa qualité littéraire, mais également à n’en point douter grâce au mystère qui l’entoure. Un réel engouement se crée autour de cette nouvelle parution. Madeleine se retrouve par exemple interviewée par le célèbre François Busnel. Pourtant, Jean-Michel Rouche, un ancien journaliste littéraire connu pour son mordant, est très sceptique et doute sincèrement de l’identité de l’auteur. Il va donc mener l’enquête de son côté. Ainsi, nous allons tenter de découvrir qui était Henri Pick, mais également qui était Jean-Pierre Gourvec, et nous immiscer dans le quotidien de nombreux protagonistes qui peuple les pages du Mystère Henri Pick.

Cet ouvrage de David Foenkinos est un roman qui parle de livres, ce qui ne pouvait que séduire la lectrice que je suis. J’ai beaucoup aimé tout le suspense qui tourne autour de l’identité des deux hommes susmentionnés, mais de l’histoire de ce livre. Nous allons également rencontrer de nombreux personnages qui ont chacun leurs secrets et leurs parts d’ombre. J’ai beaucoup apprécié cet éventail de personnalités que nous offre cette œuvre. Personne n’est vraiment bon ni mauvais, chacun est simplement humain, avec ses failles et ses faiblesses. Par ailleurs, nous entrons dans les coulisses du monde de l’édition. Comment est choisi un manuscrit ? Par quel hasard un roman rencontre-t-il le succès alors qu’un autre ouvrage d’un même auteur ne sera pas salué par la critique ? Quelles sont les ficelles de l’univers de l’édition ? Comment la publication d’un livre peut-elle déterrer des secrets ou bouleverser une famille ? 

Je ne peux que louer la plume de l’auteur qui nous propose de courts chapitres s’intéressant tantôt à un personnage, tantôt un autre point. Cette diversification dans la narration apporte un réel plus puisqu’elle maintient l’attention de son lecteur en éveil. Les protagonistes mis en scène sont des individus du quotidien qui se retrouvent propulsés dans quelque chose qui les dépasse. J’ai beaucoup apprécié les notes de belles pages qui indiquent de petits détails sur les personnages connus du lecteur seul, lui donnant parfois le sentiment de connaître les secrets des héros de ce livre, et créant une certaine connivence entre lui et David Foenkinos.

J’ai aimé partir à la découverte de la genèse du Mystère Henri Pick, dont la fin m’a particulièrement surprise. Grâce à ce livre, j’ai voyagé dans un village de Bretagne, j’ai fait la connaissance d’individus – mais surtout des personnalités –, j’ai été émue, étonnée, et même révoltée. Je ne doute pas que tous les amoureux des livres passeront un agréable moment s’ils se retrouvent avec Le Mystère d’Henri Pick entre les mains, et je les invite à forcer le destin.

On croit que le Graal est la publication. Tant de personnes écrivent avec ce rêve d’y parvenir un jour, mais il y a pire violence que la douleur de ne pas être publié : l’être dans l’anonymat le plus complet. […] Publier un roman qui ne rencontre pas son public et virgule c’est permettre à l’indifférence de se matérialiser.

Le Libraire de Cologne

Le Libraire de Cologne, Catherine Ganz-Muller
Éditions Scrinéo, 288 pages, 2020

Cologne, Allemagne. 1934.
Poussé à l’exil par les lois anti-juives, le libraire Alexander Mendel est obligé de s’exiler en France avec sa famille. Il confie sa Librairie à son jeune employé, Hans Schreiber.
Par fidélité à son mentor et par haine du régime nazi, Hans décide de se battre, malgré les menaces et les bombes, pour que la Librairie continue à vivre dans cette période tragique.

15/20

Hans Schreiber, habitant de Cologne, travaille à la librairie Mendel et projette d’épouser Liese, la fille d’Alexander, qui n’est autre que le propriétaire de cet établissement. Mais en 1934, alors qu’Hitler est chancelier et que les premiers autodafés ont eu lieu l’année précédente, certains juifs quittent l’Allemagne, craignant pour leur vie. C’est ce qu’est contrainte de faire la famille Mendel, qui se réfugie en France. Avant leur départ, Alexander confie sa boutique à Hans (qui possède une partie bibliothèque afin que les plus pauvres puissent aussi avoir accès à la littérature), qui n’a que vingt-deux ans. Bravant les dangers et la fureur des nazis, car il tient un commerce juif contenant des ouvrages considérés comme « indésirables », il va tout faire pour que la librairie Mendel survive à la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il va voir ses proches forcés de prendre la fuite ou être emprisonnés par la Gestapo…

Hans Schreiber est un protagoniste dont on ne peut qu’admirer le courage et l’abnégation. En effet, il est prêt à tout pour sauver la librairie malgré son handicap et la mort qui rôde dans les rues de Cologne. Nous allons redécouvrir la Seconde Guerre mondiale à travers ses yeux, ce qui est particulièrement intéressant puisque nous la revivons du côté allemand. À travers la littérature et sa volonté de laisser à tout un chacun l’accès au savoir, Hans résiste à l’oppression nazie. Sa passion pour les livres et sa soif de liberté transparaissent dans les pages de ce roman, même si, en cette période trouble, il doit se méfier de tout et de tous, comme nombre de ses concitoyens. J’ai été particulièrement touchée par l’épilogue qui nous révèle que ce récit est fortement inspiré de la réalité et que le personnage de Hans Schreiber n’est pas un héros fictif, tout comme celui d’Alexander. Outre Hans, divers individus sont mis en scène, et nous assistons ainsi à une représentation poignante de la ville de Cologne depuis les prémices jusqu’à la conclusion de la guerre. Et même si le chemin de notre libraire est jalonné de nombreux obstacles, une solidarité va s’organiser pour sauver cette boutique dont les ouvrages permettent de s’échapper de l’horreur du réel.

À travers ce roman, Catherine Ganz-Muller rétablit l’équilibre, nous rappelant que les Allemands aussi ont tenté de résister à la folie nazie. Il est par exemple question d’un des amis de Hans qui fait partie d’un groupe de jeunes luttant contre le régime hitlérien. On visite également un pan important de notre histoire d’une façon qui touchera particulièrement les amoureux des livres. Une chronologie en fin de livre nous remémore les événements clés de cette époque, et permet ainsi de situer chaque chapitre dans son contexte précis. Elle parvient à nous embarquer dans son récit et cette période, et l’on ne peut qu’être horrifié par ce qu’on lit, qu’il s’agisse de la répression orchestrée par le Führer et le régime allemand ou des bombes des pays opposants qui s’abattent sur la ville de Cologne.

Il me semble que ce roman est à mettre entre toutes les mains, car les thèmes abordés ne peuvent qu’intéresser tous les lecteurs : nul doute que chacun y trouvera son compte. Je déplore simplement que Le Libraire de Cologne fasse moins de trois cents pages. En effet, j’aurais souhaité que certains passages soient davantage décrits, que l’auteure approfondisse plus son intrigue. Cela s’explique peut-être du fait que c’est un ouvrage soi-disant destiné à un public plutôt jeunesse. Je trouve d’ailleurs cela fort dommage, car de nombreux adultes ne se tourneront sans doute pas vers ce roman qui pourrait pourtant les ravir. Je ne comprends pas pourquoi il est estampillé « jeunesse », puisque l’âge des héros mis en scène ainsi que l’intrigue ont totalement convaincu la lectrice adulte que je suis.

C’est ma façon de lutter contre le régime. Ils détruisent les livres, je les utilise comme arme de résistance. […] Tous les moyens sont bons pour résister ! 

Les Oubliés du dimanche

Les Oubliés du dimanche, Valérie Perrin
Éditions Albin Michel, 384 pages, 2015

Justine, vingt et un ans, aime les personnes âgées comme d’autres les contes. Hélène, presque cinq fois son âge, a toujours rêvé d’apprendre à lire. Ces deux femmes se parlent, s’écoutent, se révèlent l’une à l’autre jusqu’au jour où un mystérieux « corbeau » sème le trouble dans la maison de retraite qui abrite leurs confidences et dévoile un terrible secret. Parce qu’on ne sait jamais rien de ceux que l’on connaît.

18/20

Justine travaille aux Hortensias, une maison de retraite, en tant qu’aide-soignante. Cette jeune femme orpheline qui a été élevée par ses grands-parents avec son cousin Jules, qu’elle considère comme son frère – ils ont tous les deux perdu leurs parents dans le même accident de voiture. Justine adore son métier : écouter les personnes âgées, c’est se faire raconter plein d’histoires. De plus, cela lui permet de mettre de l’argent de côté pour les études post-bac de Jules (mais ça, Jules n’en saura rien !). Aux Hortensias, Justine s’est liée d’amitié avec sa collègue Jo, mais surtout avec Hélène, une des pensionnaires. Hélène, dont le petit-fils a offert un cahier à Justine, en lui demandant de lui écrire l’histoire de sa grand-mère. Ce sont donc ces deux récits qui vont s’imbriquer dans Les Oubliés du dimanche.

Tout d’abord, Les Oubliés du dimanche… Pourquoi un tel titre ? Parce qu’un corbeau appelle ce jour-là les familles de ceux qui n’ont pas reçu la visite de leur entourage depuis quelque temps, en leur faisant croire que les pensionnaires en question sont décédés. Les proches viennent à la maison de retraite pour dire au revoir à ceux qu’ils pensent disparus, et les personnes âgées, bien vivantes, sont heureuses de les voir ; quant aux proches, ils sont généralement soulagés de les découvrir bien portants. Ceux qui étaient oubliés sont donc les rois de la fête le dimanche. Vous trouvez l’idée séduisante ? Alors, vous adorerez cette lecture !

Même si aucun protagoniste ne m’a laissée indifférente, j’ai particulièrement apprécié Justine. Profondément humaine, elle s’épanouit dans son travail qui lui permet de prendre soin des autres, et tout spécifiquement d’Hélène, avec qui elle a noué une relation si forte, qu’elle la considère comme un membre de sa propre famille. Bien qu’elle ait beaucoup de respect pour ses grands-parents et qu’elle n’ose pas leur parler très librement, elle parvient à s’affranchir et à s’exprimer clairement lorsque la situation l’impose. Ces derniers, qui semblent désormais cohabiter par habitude, sans aucun doute brisés par la disparition tragique de leurs deux fils. Et Justine, ce dont elle rêve, c’est trouver l’amour avec un grand A. Malheureusement, tout ce que la vie lui offre pour le moment, ce sont des nuits par-ci par-là avec un homme dont elle ne se rappelle pas même le prénom.

L’histoire qui pourrait faire rêver Justine serait par exemple celle d’Hélène et de Lucien. Lucien, qui ne l’a jamais épousée, mais qui lui a appris à lire et qui lui a donné tout son amour. Un couple que la Seconde Guerre mondiale va briser. Mais quand on aime au plus haut point quelqu’un, a-t-on besoin de le voir pour que perdurent les sentiments ? Et peut-on oublier quand on a aimé aussi fort ? Tous les deux, ils vont créer leur univers. Et au fur et à mesure qu’elle couche leur histoire sur papier, Justine va s’étonner puis rêver, vibrer et être profondément émue face à l’existence menée par cette vieille femme qu’elle considère comme son amie.

L’écriture très poétique et fluide de Valérie Perrin nous offre une narration qui maintient constamment notre attention, du fait de ces deux histoires alternées et des chapitres relativement courts qui permettent un dynamisme à l’ensemble. Les Oubliés du dimanche est un magnifique ouvrage qui vous embarquera totalement. Secret de famille, amour au sens large (qu’il soit conjugal, fraternel, familial ou amical), mensonges, plongée dans l’horreur de la guerre, trahisons, mais aussi espoir, scènes cocasses, confidences ou rêves… C’est un voyage au cœur de tout cela que vous invite l’auteure… et de bien davantage !

— […] Tu vois, c’est ça mon quotidien. Il faut écouter dans l’urgence parce que le silence n’est jamais loin.
— Putain, c’est glauque.
— Tu sais, je pique quand même des fous rires presque tous les jours. 

Ce que tu as fait de moi

Ce que tu as fait de moi, Karine Giébel
Éditions Belfond, 552 pages, 2019

On se croit solide et fort, on se croit à l’abri. On suit un chemin jalonné de repères, pavé de souvenirs et de projets. On aperçoit bien le ravin sans fond qui borde notre route, mais on pourrait jurer que jamais on n’y tombera. Pourtant, il suffit d’un seul faux pas. Et c’est l’interminable chute. Aujourd’hui encore, je suis incapable d’expliquer ce qui est arrivé. Si seulement j’avais plongé seul…
Cette nuit, c’est le patron des Stups, le commandant Richard Ménainville, qui doit confesser son addiction et répondre de ses actes dans une salle d’interrogatoire. Que s’est-il réellement passé entre lui et son lieutenant Laëtitia Graminsky ? Comment un coup de foudre a-t-il pu déclencher une telle tragédie ?
Si nous résistons à cette passion, elle nous achèvera l’un après l’autre, sans aucune pitié.
Interrogée au même moment dans la salle voisine, Laëtitia se livre. Elle dira tout de ce qu’elle a vécu avec cet homme. Leurs versions des faits seront-elles identiques ?
Si nous ne cédons pas à cette passion, elle fera de nous des ombres gelées d’effroi et de solitude. Si nous avons peur des flammes, nous succomberons à un hiver sans fin.

19/20

En ce 22 août, le lieutenant Laëtitia Graminsky vient tout juste d’être affectée à la brigade des Stups, dirigée par le commandant Richard Ménainville. À cause de la distance entre son lieu de travail et son domicile, elle a été contrainte de laisser son mari et sa fille, sachant qu’elle ne les verra que les week-ends où elle ne sera pas de service. Mais à la suite de l’arrivée de Laëtitia, un drame s’est passé aux Stups. Et ce drame tourne autour de cette dernière et de Richard. En effet, lorsque l’on ouvre le livre, ils sont entendus séparément par l’IGPN. Chacun va relater sa version de l’histoire, du premier jour jusqu’au moment qui les a conduits dans ces salles d’interrogatoire. Ils étaient loin, l’un comme l’autre, de se douter que ce 22 août briserait leurs existences et leurs familles à tout jamais…

Laëtitia n’a pas eu la vie facile. Devenue maman très jeune, elle élève sa fille avec Amaury, son époux. Elle a toujours rêvé de rejoindre les Stups, et voici que cela est en train de se réaliser. Richard Ménainville, quant à lui, est un père et un mari aimant, mais aussi un chef respecté et admiré. Malheureusement, Richard va tomber fou amoureux de cette femme dès qu’il va croiser son regard. Peu à peu, elle va devenir vitale pour lui, telle une drogue. Il ne va plus pouvoir se passer d’elle, quitte à torpiller son travail ou ses relations avec ses proches. Quant à elle, à la suite d’une faute réalisée lors d’une planque, elle décide de se rendre chez lui un soir pour lui demander de lui laisser une seconde chance – bien consciente qu’il est loin d’être indifférent à ses charmes, elle compte en user. Et là, première scène d’horreur qui ne peut que remplir d’effroi le lecteur. Laëtitia est tombée dans une spirale infernale, et Richard se rapproche de plus en plus des limites de la folie.

Chacun est tantôt victime tantôt bourreau, et parfois même sauveur. Ils vont toujours plus loin, perdant les notions de bien et de mal, ce qui fait de ce roman un ouvrage assez dérangeant. Pour autant, on est embarqués dans leur relation, avec une question en fond qui ne trouvera sa réponse que dans les dernières pages : quel terrible drame tout cela a-t-il pu engendrer pour qu’ils se retrouvent là, interrogés durant des heures et des heures ? Rondement mené, ce thriller ne ménage pas le lecteur, et lui fait parfois éprouver de l’empathie pour de véritables montres… Mais s’agit-il vraiment de monstres ? Oui, certains de leurs actes sont monstrueux, mais se définissent-ils uniquement par leurs comportements ? Les personnages se manipulent l’un l’autre en même temps que le lecteur se fait manipuler par cette brillante auteure.

Leurs histoires se répondent en écho tout au long de ces 550 pages, et on ne peut lâcher le roman tant la tension est intense. Évidemment, l’attirance qu’éprouve Richard pour Laëtitia a quelque chose de malsain. Bien entendu, il va beaucoup trop loin et ses agissements sont intolérables. Mais pour autant, à certains moments, j’ai ressenti de l’empathie pour cet homme qui a tout perdu, qui a pété les plombs, par amour pour une femme. Et si au début Laëtitia apparaît comme une oie blanche victime d’un haut gradé qui semble vouloir profiter de sa supériorité, on se rend vite compte que ce n’est pas tout à fait le cas. Finalement, qui manipule qui ? Bien malin sera celui qui arrivera à dire qui est la victime et qui est le coupable dans cette relation.

Nous allons bien évidemment croiser plusieurs autres personnages au cours de ce roman, mais ce sont essentiellement nos deux narrateurs qui sont mis en avant. Racontant chacun leur histoire à un inspecteur, leur récit prend parfois des allures de confession, et le fait qu’ils se livrent ainsi, sans filtre, apporte un réel plus à l’intrigue.

Je n’ai pas vu passer ces 550 pages tant j’ai été absorbée par ma lecture du premier chapitre à l’épilogue. Et une fois le récit terminé, je suis restée quelques minutes avec le livre dans les mains en me disant : « Waouh ! Quel thriller ! » Je le referme béate d’admiration vis-à-vis du talent de Karine Giebel, qui m’a, avec Ce que tu as fait de moi, mis une grosse claque ! Un thriller que je ne suis pas près d’oublier, avec des personnages qui résonneront longtemps en moi. Soyez sûr qu’il figurera en bonne place dans ma bibliothèque et que j’ai désormais très envie de faire découvrir à mon entourage.

Il y a des secondes cruciales, capables de changer le cours d’une existence.
Le silence, d’abord, celui qui précède la catastrophe et annonce le cauchemar. Le silence, la stupeur… juste avant le déferlement que rien ne peut stopper, la vague qui emporte tout sur son passage.
Un tsunami.

Là où vont nos pères

Là où vont nos pères, Shaun Tan
Éditions Dargaud, 128 pages, 2007

Pourquoi tant d’hommes et de femmes sont-ils conduits à tout laisser derrière eux pour partir, seuls, vers un pays mystérieux, un endroit sans famille ni amis, où tout est inconnu et l’avenir incertain ? Cette bande dessinée silencieuse est l’histoire de tous les immigrés, tous les réfugiés, tous les exilés, et un hommage à ceux qui ont fait le voyage…

Au début de cette bande dessinée, nous remarquons un père de famille en train de faire sa valise. Il est en effet contraint de quitte femme et enfant pour embarquer sur un grand paquebot et immigrer dans un autre pays. Un endroit où vivent des animaux bizarres, où l’on semble parler une langue que cet homme ne maîtrise pas… Un lieu très onirique que le lecteur va découvrir en même temps que ce monsieur. La particularité de cette bande dessinée ? Elle est totalement vierge du moindre mot.

Une fois cet album refermé, j’avoue que je suis assez désemparée et que je ne sais pas vraiment où va me mener cette chronique. Avant toute chose, j’ai décidé de ne pas attribuer de note à ce roman graphique, tant celui-ci était absolument différent de ce que j’ai l’habitude de lire. Un livre sans mot, qui pourtant en dit beaucoup… Plutôt étrange, non ? C’est cependant ce que j’ai éprouvé au long de ce récit, et encore davantage lorsque je l’ai eu terminé. C’était une expérience totalement inédite pour moi, et je sais qu’elle va me marquer pour longtemps.

Il n’y a pas de discours, mais il y a des visages, des expressions, des situations, des regards… Tout cela en dit finalement autant – si ce n’est plus – qu’une trame narrative accompagnée de phylactères. Nous ressentons le déchirement de cette famille contrainte de se séparer, mais aussi la peur, les difficultés de communication… Le tout est porté par un dessin absolument splendide, criant de vérité à tel point que l’on aurait presque l’impression par moments que l’on est face à des photographies. J’ai apprécié le choix des teintes sépia, qui donne un caractère assez intemporel à l’ensemble.

Cet ouvrage a un côté très visuel. On nous propose une succession d’images qui racontent une histoire, mais à nous de nous imaginer les détails. À nous d’inventer des réponses à toutes les questions que l’on se pose sur cet individu qui part, sur ces migrants sur le paquebot, sur les êtres humains qu’il va rencontrer une fois qu’il aura débarqué sur ce nouveau monde – qu’il s’agisse de la personne qui va lui louer une chambre ou encore de cette personne qui va lui offrir le couvert. Ce dernier, qui semble avoir connu de la guerre, va lui relater son histoire. Et n’oublions pas cet étrange animal qui va devenir son compagnon d’exil.

L’ouvrage est très onirique, poétique… On a parfois l’impression d’être dans un conte, avec un univers imaginaire totalement décalé, quelque peu kafkaïen, qui se transforme tantôt en cauchemar, avec notamment des ombres de dragons aux murs pour mettre la tourmente en exergue. Et ceci laisse encore davantage place à la créativité du lecteur. Est-ce une représentation de notre monde tel que le voit l’auteur, ou est-ce quelque chose d’entièrement fantasmagorique ? D’ailleurs, quelle est la part de personnel dans ce qu’il nous relate ? Sans qu’il ne nous ait jamais posé aucune question, on referme ce livre avec beaucoup d’interrogations en tête.

Alors que Là où vont nos pères est complètement vierge de la moindre lettre, son dessinateur et scénariste nous narre une histoire, nous amène à réfléchir sur l’univers né de son crayon, et nous marque indiscutablement pour longtemps. C’est une œuvre que je conseille à tous de découvrir, pour le fond comme pour la forme…

Tous nos jours parfaits

Tous nos jours parfaits, Jennifer Niven
Éditions Gallimard Jeunesse, 432 pages, 2017

Un matin, sur le toit du lycée, Finch sauve Violet. À moins que ce soit Violet qui sauve Finch ? Instable et excentrique, fasciné par la mort, il s’est toujours senti différent des autres. Violet, de son côté, avait tout pour elle ; mais un drame lui a fait perdre pied et elle s’est isolée, submergée par la culpabilité. Retrouveront-ils, ensemble, le goût de vivre ?

15/20

Lorsqu’il se rend sur un de ses lieux de prédilection, le haut du clocher du lycée, Theodore Finch, surnommé « le fêlé » par la plupart des étudiants, y trouve Violet Markey, une camarade de classe qui semble vouloir mettre fin à ses jours. Il parvient à la faire redescendre, et découvre ce qui la ronge à ce point : alors qu’elle était en voiture avec sa sœur aînée, elles ont eu un accident, et seule Violet a survécu. Elle ne paraît pas réussir à surmonter cette perte. Mais une rumeur naît très vite au sein de l’établissement scolaire : Violet a sauvé la vie de Finch, qui s’apprêtait à se suicider du haut du clocher. Il semble en effet inimaginable que la jeune femme ait voulu commettre l’irréparable, et beaucoup plus logique qu’un acte pareil vienne de Finch, cet adolescent toujours en marge qui a une réelle fascination pour sa propre mort, qui disparaît pour revenir des jours ou des semaines plus tard sans explication, et dont le comportement met mal à l’aise les populaires du lycée, qui ne manquent jamais une occasion de lui rappeler combien il est différent. Finch ne va pas démentir, sans doute pour préserver Violet des ragots. Mais lorsqu’un des professeurs demande un travail en binôme sur les plus beaux lieux de l’Indiana, Finch va plus ou moins obliger Violet à faire équipe avec lui.

La force de ce roman tient à mon sens aux deux personnages principaux, que l’on va suivre tout à tour chapitre après chapitre. Violet est brisée, mais Finch l’est sans doute encore davantage. Dès le début, on se rend compte que celui-ci a des soucis d’ordre psychologique, qui font qu’il pense beaucoup à la fin de son existence et à la façon dont il orchestrera son propre suicide. Finch a de multiples personnalités ; il semble brûler la vie par les deux bouts et souhaiter y mettre un terme. Excepté sur ce dernier point, Violet est plutôt aux antipodes de ce garçon bien mystérieux et quelque peu en marge : elle est très « normale », préfère se fondre dans la masse, est bonne élève, et est très entourée – voire surprotégée – par ses parents. Malgré tout, ils vont se rapprocher autour de ce projet, mais aussi de l’œuvre de Virginia Woolf – auteure à laquelle ils se réfèrent pour exprimer ce qu’ils ressentent lorsque les mots leur manquent. Et à ses côtés, elle va devenir Ultraviolet Re-Markey-able.

Je dois reconnaître que j’ai eu un peu de mal à me plonger dans l’histoire. Pour je ne sais quelle raison, les personnages ne captaient pas mon attention au début du roman. Je pensais avoir en main une énième romance cousue de fil blanc : un garçon triste et une fille triste qui retrouvent ensemble le goût de la vie. Eh bien, ce n’était pas du tout ça ! Ces deux êtres mis en scène sont bien plus profonds que cela. À partir du moment où ils font équipe, ils apprennent à se connaître, et à travers leurs yeux, nous allons les découvrir l’un et l’autre. C’est à compter de cet instant que j’ai commencé à réellement les apprécier et à prendre plaisir à lire ce roman.

Jennifer Niven nous offre ici un récit de grande qualité, qui aborde des thèmes très importants tels que le suicide, le deuil, mais aussi comment surmonter de si terribles épreuves. Finch est un protagoniste vraiment à part. Il est loin de ce que l’on pourrait imaginer quand on fait sa connaissance : il n’est pas le fêlé que la plupart des lycéens croient voir en lui, mais une personne en souffrance. Il va tenter de dépasser celle-ci pour venir en aide à Violet, mais son mal-être va se rappeler à lui. Ensemble, parviendront-ils à être plus fort que l’appel de la mort ? Réussiront-ils à faire taire leurs démons ?

Je pense que Tous nos jours parfaits est un ouvrage à faire lire au plus grand nombre, et en particulier aux adolescents, car cette période de la vie est relativement compliquée. Il insiste l’importance d’avoir quelqu’un à qui se confier. La fin de l’histoire m’a particulièrement étonnée. Je ne m’attendais pas à la tournure que prend le récit, et je l’ai finalement beaucoup apprécié.

Ce n’est pas ta faute. Et pas la peine d’être désolée, c’est une perte de temps. Il faut vivre ta vie en faisant en sorte de ne jamais être désolée. Mieux vaut faire ce qu’il faut dès le départ, pour n’avoir à s’excuser de rien.