Les Victorieuses

Les Victorieuses, Laetitia Colombani
Éditions Grasset, 224 pages, 2019

À 40 ans, Solène a tout sacrifié à sa carrière d’avocate : ses rêves, ses amis, ses amours. Un jour, elle craque, s’effondre. C’est la dépression, le burn-out.
Pour l’aider à reprendre pied, son médecin lui conseille de se tourner vers le bénévolat. Peu convaincue, Solène tombe sur une petite annonce qui éveille sa curiosité : « cherche volontaire pour mission d’écrivain public ». Elle décide d’y répondre.
Envoyée dans un foyer pour femmes en difficulté, elle ne tarde pas à déchanter. Dans le vaste Palais de la Femme, elle a du mal à trouver ses marques. Les résidentes se montrent distantes, méfiantes, insaisissables. À la faveur d’une tasse de thé, d’une lettre à la Reine Elizabeth ou d’un cours de zumba, Solène découvre des personnalités singulières, venues du monde entier. Auprès de Binta, Sumeya, Cynthia, Iris, Salma, Viviane, La Renée et les autres, elle va peu à peu gagner sa place, et se révéler étonnamment vivante. Elle va aussi comprendre le sens de sa vocation : l’écriture.
Près d’un siècle plus tôt, Blanche Peyron a un combat. Cheffe de l’Armée du Salut en France, elle rêve d’offrir un toit à toutes les exclues de la société. Elle se lance dans un projet fou : leur construire un Palais.

16/20

Avocate depuis de nombreuses années, Solène a vu un ses clients condamnés pour fraude fiscale ; malheureusement, cet homme n’ayant pas supporté le verdict, il est sorti de la salle d’audience et a enjambé le garde-corps, sautant ainsi du sixième étage du palais de justice. En conséquence de ce terrible drame, notre quarantenaire sombre dans une profonde dépression – un burn-out, d’après le psychiatre qui la suit. Elle ne veut plus exercer sa profession… D’ailleurs, elle ne peut plus rien faire du tout. Le simple fait de se lever de son canapé semble mobiliser toutes ses forces. Mais sur les conseils de son médecin, elle va se rendre au Palais de la Femme, un foyer social situé dans Paris, et y proposer ses services en tant qu’écrivain public. Et si, en prêtant ses mots, elle parvenait ainsi à soulager ses maux…

Le personnage de Solène m’a beaucoup touchée. Ne trouvant plus de sens dans son métier, étant séparée depuis peu de celui qu’elle pensait être l’amour de sa vie, Solène semble se noyer dans sa solitude. Mais en pénétrant dans ce palais, et après avoir dans un premier temps voulu prendre ses jambes à son cou, Solène va faire la découverte de femmes toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Il y a par exemple Cynthia, cette femme qui ne s’entend pas avec les Tatas, les habitantes du foyer, sans doute car elle n’a jamais été vraiment aimée par qui que ce soit, et à qui on a retiré la garde de son fils. Il y a également cette femme qui a fui son pays avec sa fille pour protéger cette dernière d’une mutilation obligatoire, laissant son fils là-bas bien malgré elle. Il y a encore Cvetana, une collectionneuse d’autographes, qui compte bien obtenir celui de la reine Elisabeth II.

Parallèlement à cela, nous allons faire la connaissance de Blanche. Au début du XXe siècle, cette femme particulièrement impliquée auprès des plus faibles va grandir les rangs de l’Armée du Salut. Malgré la maladie, et accompagnée dans ses démarches et dans son engagement par son mari, Blanche va tout faire pour venir en aide aux personnes en situation précaire. Et tel un écho lointain, son histoire va finir par rejoindre celle de Solène, pour s’imbriquer dans un lieu qui a traversé les siècles. 

Les Victorieuses est un livre fort, empreint d’un réel message : c’est en voulant sauver les autres que l’on se sauve parfois soi-même. Lætitia Colombani nous montre ici à quel point prodiguer assistance à autrui peut être salutaire. Elle nous offre également une brillante leçon de vie à travers de Solène, qui a manifestement tout (un bel appartement dans Paris, un MacBook dernier cri), mais à qui il manque l’essentiel : avoir un but dans son existence. Et c’est ce qu’elle va comprendre dans ce Palais de la Femme. Nous découvrons un endroit qui a son histoire, notamment par le biais de Blanche. Et j’ai trouvé très intéressant ce lien entre deux personnages que près d’un siècle sépare, et qui ont pourtant le même objectif : venir en aide à leurs semblables. Ce pont entre ces deux périodes offre un encrage encore plus profond au récit, et quasiment une portée universelle, car si l’histoire a ses échos à une autre époque, nul doute qu’elle en a pareillement en différents lieux.

Ce roman de Lætitia Colombani fut une lecture très intense. J’en ressors fortement marquée d’avoir croisé ces femmes qui redonnent foi en l’espèce humaine, et j’espère que notre monde est peuplé de Solène et de Blanche, qui vont parfois jusqu’à faire preuve d’abnégation d’elles-mêmes. Tous les protagonistes rencontrés au cours de cette lecture m’ont touchée, et je ne peux que recommander cette œuvre au plus grand nombre.

Elle n’avait pas saisi jusqu’alors le sens profond de sa mission : écrivain public. Elle le comprend seulement maintenant. Prêter sa plume, prêter sa main, prêter ses mots à ceux qui en ont besoin, tel un passeur qui transmet sans juger.