Tous nos jours parfaits

Tous nos jours parfaits, Jennifer Niven
Éditions Gallimard Jeunesse, 432 pages, 2017

Un matin, sur le toit du lycée, Finch sauve Violet. À moins que ce soit Violet qui sauve Finch ? Instable et excentrique, fasciné par la mort, il s’est toujours senti différent des autres. Violet, de son côté, avait tout pour elle ; mais un drame lui a fait perdre pied et elle s’est isolée, submergée par la culpabilité. Retrouveront-ils, ensemble, le goût de vivre ?

15/20

Lorsqu’il se rend sur un de ses lieux de prédilection, le haut du clocher du lycée, Theodore Finch, surnommé « le fêlé » par la plupart des étudiants, y trouve Violet Markey, une camarade de classe qui semble vouloir mettre fin à ses jours. Il parvient à la faire redescendre, et découvre ce qui la ronge à ce point : alors qu’elle était en voiture avec sa sœur aînée, elles ont eu un accident, et seule Violet a survécu. Elle ne paraît pas réussir à surmonter cette perte. Mais une rumeur naît très vite au sein de l’établissement scolaire : Violet a sauvé la vie de Finch, qui s’apprêtait à se suicider du haut du clocher. Il semble en effet inimaginable que la jeune femme ait voulu commettre l’irréparable, et beaucoup plus logique qu’un acte pareil vienne de Finch, cet adolescent toujours en marge qui a une réelle fascination pour sa propre mort, qui disparaît pour revenir des jours ou des semaines plus tard sans explication, et dont le comportement met mal à l’aise les populaires du lycée, qui ne manquent jamais une occasion de lui rappeler combien il est différent. Finch ne va pas démentir, sans doute pour préserver Violet des ragots. Mais lorsqu’un des professeurs demande un travail en binôme sur les plus beaux lieux de l’Indiana, Finch va plus ou moins obliger Violet à faire équipe avec lui.

La force de ce roman tient à mon sens aux deux personnages principaux, que l’on va suivre tout à tour chapitre après chapitre. Violet est brisée, mais Finch l’est sans doute encore davantage. Dès le début, on se rend compte que celui-ci a des soucis d’ordre psychologique, qui font qu’il pense beaucoup à la fin de son existence et à la façon dont il orchestrera son propre suicide. Finch a de multiples personnalités ; il semble brûler la vie par les deux bouts et souhaiter y mettre un terme. Excepté sur ce dernier point, Violet est plutôt aux antipodes de ce garçon bien mystérieux et quelque peu en marge : elle est très « normale », préfère se fondre dans la masse, est bonne élève, et est très entourée – voire surprotégée – par ses parents. Malgré tout, ils vont se rapprocher autour de ce projet, mais aussi de l’œuvre de Virginia Woolf – auteure à laquelle ils se réfèrent pour exprimer ce qu’ils ressentent lorsque les mots leur manquent. Et à ses côtés, elle va devenir Ultraviolet Re-Markey-able.

Je dois reconnaître que j’ai eu un peu de mal à me plonger dans l’histoire. Pour je ne sais quelle raison, les personnages ne captaient pas mon attention au début du roman. Je pensais avoir en main une énième romance cousue de fil blanc : un garçon triste et une fille triste qui retrouvent ensemble le goût de la vie. Eh bien, ce n’était pas du tout ça ! Ces deux êtres mis en scène sont bien plus profonds que cela. À partir du moment où ils font équipe, ils apprennent à se connaître, et à travers leurs yeux, nous allons les découvrir l’un et l’autre. C’est à compter de cet instant que j’ai commencé à réellement les apprécier et à prendre plaisir à lire ce roman.

Jennifer Niven nous offre ici un récit de grande qualité, qui aborde des thèmes très importants tels que le suicide, le deuil, mais aussi comment surmonter de si terribles épreuves. Finch est un protagoniste vraiment à part. Il est loin de ce que l’on pourrait imaginer quand on fait sa connaissance : il n’est pas le fêlé que la plupart des lycéens croient voir en lui, mais une personne en souffrance. Il va tenter de dépasser celle-ci pour venir en aide à Violet, mais son mal-être va se rappeler à lui. Ensemble, parviendront-ils à être plus fort que l’appel de la mort ? Réussiront-ils à faire taire leurs démons ?

Je pense que Tous nos jours parfaits est un ouvrage à faire lire au plus grand nombre, et en particulier aux adolescents, car cette période de la vie est relativement compliquée. Il insiste l’importance d’avoir quelqu’un à qui se confier. La fin de l’histoire m’a particulièrement étonnée. Je ne m’attendais pas à la tournure que prend le récit, et je l’ai finalement beaucoup apprécié.

Ce n’est pas ta faute. Et pas la peine d’être désolée, c’est une perte de temps. Il faut vivre ta vie en faisant en sorte de ne jamais être désolée. Mieux vaut faire ce qu’il faut dès le départ, pour n’avoir à s’excuser de rien.

Need

Need, Joelle Charbonneau
Éditions Le Livre de Poche, 336 pages, 2020

Les adolescents du lycée de Nottawa se réunissent tous sur NEED, un nouveau réseau social qui leur promet de répondre à leurs besoins sous couvert d’un total anonymat, quels que soient ces besoins… et quelles qu’en soient les conséquences. Car, c’est bien connu, on n’a rien sans rien. Et si au départ la contrepartie semble dérisoire, il y a bientôt des morts dans la petite communauté…

15/20

Imaginez si un réseau social vous permettait d’obtenir ce dont vous aviez besoin sur simple demande. C’est ce que propose Need. Réservé uniquement aux élèves du lycée de Nottawa, ceux-ci s’y inscrivent, et un pseudo rendant leur identité intraçable leur est attribué. Et sous couvert de l’anonymat, des choses horribles vont se passer. En effet, quand on promet à un adolescent ce qu’il désire en échange d’une mission, ce dernier risque de ne pas hésiter à transgresser de nombreuses règles, ou à ne pas réfléchir aux conséquences de ses agissements. Et un acte en entraînant un autre, il se pourrait que Need aille jusqu’à provoquer la mort…

Kaylee est une jeune fille un peu en marge du groupe. Effectivement, son petit frère est malade et a urgemment besoin d’un rein. Sa vie étant en jeu, Kaylee demande à tous ses camarades de classe de se faire tester afin de savoir si une personne compatible se situe parmi eux. Or, leur réaction n’est pas celle escomptée, et ils la regardent désormais en coin pour avoir osé solliciter cela – quand ils ne la traitent pas ouvertement de cinglée ! Par conséquent, seul Nate, son meilleur ami depuis sa plus tendre enfance, est toujours à ses côtés et présent pour la soutenir dans ses démarches. C’est d’ailleurs lui qui va inviter Kaylee à s’inscrire sur le site Need (Nate ayant lui-même découvert ce réseau social grâce à son grand frère). Et bien évidemment, ce dont Kaylee a besoin, c’est d’un rein… Mais comment la personne à la tête de Need, qui certes semble avoir des ressources financières considérables puisqu’elle satisfait la plupart des futiles caprices de ses utilisateurs, serait-elle capable de trouver un organe ? Et quel sera le prix à payer pour Kaylee ?

Need est un ouvrage pour young adult qui aborde des sujets importants, tels que les réseaux sociaux et leurs dangers. En effet, derrière un écran, on peut tout faire et dire sous couvert de l’anonymat, prendre quelqu’un pour cible, et dans l’absolu fomenter les plus horribles projets. Ici, une partie des adolescents paraît perdre la notion de limite, de bien et de mal, tout ça pour avoir le dernier téléphone à la mode ou la console dernier cri. Et lorsqu’ils ont des demandes plus complexes, ils sont pour certains prêts à tout pour les satisfaire, et une vie humaine a dans ces cas parfois bien peu d’importance. Joelle Charbonneau met aussi en scène un geek qui semble croire que l’existence est comme un jeu vidéo, mis à part qu’il n’y a pas de nouvelle chance après un Game Over… Mais se soucie-t-il vraiment d’être game over ?

Les chapitres alternent la narration en s’intéressant à plusieurs protagonistes avec une fluidité qui offre un réel dynamisme au roman. Bien évidemment, le récit est avant tout centré sur le personnage de Kaylee, qui va voir sa vie exploser à la suite de son inscription sur Need, apprenant que ses proches ne sont pas forcément ceux qu’elle pensait ou que sa famille cache un lourd secret. Mais nous allons également suivre Nate, Amanda, Bryan, Sydney et bien d’autres. Ces diverses situations nous offrent différents regards sur le chaos créé par Need. Réactions parfois pour le moins effrayantes, et tantôt pleines d’humanité. L’histoire d’Amanda m’a attristée, et j’ai eu bien souvent froid dans le dos en tournant les pages de ce roman. Malheureusement, j’ai été un peu moins convaincue par la conclusion de l’ouvrage. L’auteure introduit certaines institutions pour expliquer le pourquoi du comment, ce que je n’ai pas trouvé réellement probant, et j’aurais sans doute été plus séduite par un autre choix.

Il me semble que Need est un livre à mettre avant tout entre les mains d’adolescents, mais aussi entre celles du plus grand nombre. Joelle Charbonneau est l’auteure de plusieurs ouvrages, et je compte bien poursuivre ma découverte des récits nés de sa plume.

Puis il tape :
J’ai besoin d’une nouvelle mission. D’une mission dangereuse.
C’est la pure vérité, brute de décoffrage.
Il s’imagine déambuler dans la rue, laissant derrière lui un sillage d’explosions et de chaos.
Entrée.
VOTRE REQUÊTE A ÉTÉ PRISE EN COURS.
Il sourit.

Sadie

Sadie, Courtney Summers
Éditions de La Martinière, 336 pages, 2019

Sadie, 19 ans, s’est volatilisée. Pour West McCray, journaliste à New York, il s’agit d’une banale disparition. Mais quand il découvre que sa petite sœur, Mattie, a été tuée un an auparavant et que sa mère a elle aussi disparu, sa curiosité est éveillée. West se lance alors à la recherche de Sadie et les témoignages qu’il recueille vont alimenter sa série de podcasts… Sadie, elle, n’a jamais pensé que son histoire deviendrait le sujet d’une chronique à succès. Elle ne désire qu’une chose : trouver l’homme qui a tué sa sœur. Qui est réellement cet homme ? Comment est-il entré dans la vie de Mattie ? Tandis que Sadie remonte la piste du tueur, West remonte celle de Sadie. Et se dessine, progressivement, la figure d’un homme – d’un monstre ! – qui pourrait bien frapper à nouveau… West retrouvera-t-il Sadie à temps ?

15/20

Sadie a disparu. Mais elle n’est pas la première femme de la famille à avoir déserté la caravane où elle vivait. En effet, voilà plusieurs années, sa mère, une toxicomane qui ramenait chez elles des hommes tous plus discutables les uns que les autres, est partie du jour au lendemain, laissant Sadie s’occuper seule de sa petite sœur Mattie. Puis c’est le corps de Mattie qui a été retrouvé il y a environ un an. Sadie décide de remonter la trace de celui qu’elle est certaine d’être l’assassin de sa sœur afin de la venger.

Ce roman est tout d’abord très original dans sa construction, et c’est entre autres ce qui m’a donné très envie de le découvrir. Il s’agit d’un récit à deux voix… mais le second narrateur est quelque peu particulier. En effet, nous allons suivre l’histoire du point de vue de Sadie, qui va partir à la recherche d’un des hommes qui a partagé la vie de sa mère, mais également à travers West, un journaliste qui a été appelé par une vieille femme habitant dans la caravane à côté de celle de Sadie et Mattie, et qui se considère comme leur grand-mère de cœur. Et c’est ici que résident le point fort et l’originalité du roman, puisque cette partie-là est présentée sous la forme de podcasts qui sont retranscrits. De plus, il y a un léger décalage temporel : la narration de Sadie est un peu plus en avant que les podcasts, ce qui apporte un vrai plus, car le lecteur se situe entre les deux : on en sait moins que Sadie, mais davantage plus que West. Si ce dernier n’était pas vraiment partant au début pour mener cette enquête, il va pleinement s’investir sur le parcours de Sadie, comme si elle était une de ses proches qu’il voulait sauver. Mais réussira-t-il ?

Par ailleurs, la force de l’auteure est qu’elle parvient à distiller son message sans le faire trop crûment. Au fur et à mesure que l’on avance dans le récit, et que les points de vue s’alternent, des indices sont dispersés et l’on découvre toute l’horreur dont il est réellement question. On éprouve alors un dégoût bien naturel et une envie de venir en aide à Sadie, regrettant qu’elle et sa sœur n’aient eu personne à qui se confier qui aurait été capable de les sortir de leur enfer. Certains passages sont d’ailleurs assez difficiles à lire et font froid dans le dos.

Sadie est un personnage particulièrement travaillé. Bègue, son handicap illustre parfaitement la fragilité de cette jeune femme. Déterminée, prête à aller jusqu’au bout de son projet de revanche, elle est avant tout animée par la force du désespoir, et sans doute une puissante colère envers sa mère, qui semble n’avoir jamais su l’aimer ni la protéger. Sadie, encore enfant, a d’ailleurs dû être la mère de sa petite sœur, avec laquelle elle n’a que six ans d’écart. Et désormais, Mattie est morte. Et maintenant que Sadie a tout perdu, que reste-t-il à part la haine et la vengeance ?

Sadie est un livre qui m’a choquée, mais qui m’a aussi beaucoup plu. J’ai été curieuse de connaître l’histoire présente et passée de Sadie au fur et à mesure de son cheminement. On découvre ses failles et ses fragilités, et si au départ elle me semblait trop virulente et violente, avec un côté un presque désagréable, petit à petit, j’ai appris à l’apprécier, et j’ai ressenti une certaine forme d’attendrissement à son égard. Je regrette simplement d’être restée sur ma faim, ayant un évident sentiment d’inachevé en refermant ce roman, car je n’ai pas eu toutes les réponses que j’attendais – j’ai décidément des difficultés à aimer les fins ouvertes, même si ce n’est que partiellement.

Je ne me fais aucune illusion sur le peu qu’il restera de moi une fois que j’aurai accompli cette mission. Mais imaginez ce que c’est que de se lever chaque jour en sachant que l’homme qui a tué votre sœur respire l’air qu’elle ne peut plus respirer, qu’il s’en remplit les poumons, qu’il en savoure la douceur. Imaginez-le capable de toucher de ses pieds la terre sous laquelle elle gît.