Le Mystère Henri Pick

Le Mystère Henri Pick, David Foenkinos
Éditions Folio, 336 pages, 2018

En Bretagne, un bibliothécaire recueille tous les livres refusés par les éditeurs. Parmi ces manuscrits, une jeune éditrice découvre une pépite écrite par un certain Henri Pick. Elle part à sa recherche et apprend qu’il est mort deux ans auparavant. Mais selon sa veuve, il n’a jamais écrit autre chose que des listes de courses… Aurait-il eu une vie secrète ? Auréolé de ce mystère, le livre de Pick aura des conséquences étonnantes sur le monde littéraire.

15/20

En Bretagne, dans la petite ville de Crozon, le bibliothécaire Jean-Pierre Gourvec décide de dédier une partie de son établissement aux livres refusés. Le principe de ce lieu est simple : les auteurs dont le manuscrit n’a pas été accepté par des maisons d’édition ou ceux qui n’ont pas souhaité soumettre leur écrit à leur jugement peuvent y déposer leurs ouvrages. Il va tenir cet endroit avec Magali, une femme qui n’a a priori pas d’intérêt particulier pour l’univers du livre, qu’il va former et qui prendra sa suite. Des années plus tard, alors que M. Gourvec est décédé, Delphine débarque à Crozon accompagnée de Frédéric pour un séjour chez ses parents. Delphine, dont le métier est éditrice pour Grasset ; Frédéric, quant à lui, est un auteur même si son premier roman ne connaît que peu de succès. Alors qu’ils entendent parler de ce lieu si spécial au cours d’un repas, nos deux Parisiens décident de se rendre à la bibliothèque des livres refusés. Ils sont loin d’imaginer qu’ils vont y découvrir une véritable pépite signée du nom d’Henri Pick. Delphine ne doute pas que ce livre doit être publié et, avec l’aide de son conjoint, elle va tout faire pour identifier qui se cache derrière ce nom… 

Henri Pick est un personnage que l’on ne croise jamais, mais qui va pourtant beaucoup faire parler de lui. En effet, cet ancien pizzaiolo n’était pas connu de ses proches pour aimer particulièrement la littérature. Après que l’on a découvert qu’il est l’auteur d’un roman intitulé Les Dernières Heures d’une histoire d’amour, la vie de Madeleine, sa veuve, et celle de Joséphine, sa fille, vont être bousculées. Après sa publication, l’ouvrage rencontre un fort succès non seulement par sa qualité littéraire, mais également à n’en point douter grâce au mystère qui l’entoure. Un réel engouement se crée autour de cette nouvelle parution. Madeleine se retrouve par exemple interviewée par le célèbre François Busnel. Pourtant, Jean-Michel Rouche, un ancien journaliste littéraire connu pour son mordant, est très sceptique et doute sincèrement de l’identité de l’auteur. Il va donc mener l’enquête de son côté. Ainsi, nous allons tenter de découvrir qui était Henri Pick, mais également qui était Jean-Pierre Gourvec, et nous immiscer dans le quotidien de nombreux protagonistes qui peuple les pages du Mystère Henri Pick.

Cet ouvrage de David Foenkinos est un roman qui parle de livres, ce qui ne pouvait que séduire la lectrice que je suis. J’ai beaucoup aimé tout le suspense qui tourne autour de l’identité des deux hommes susmentionnés, mais de l’histoire de ce livre. Nous allons également rencontrer de nombreux personnages qui ont chacun leurs secrets et leurs parts d’ombre. J’ai beaucoup apprécié cet éventail de personnalités que nous offre cette œuvre. Personne n’est vraiment bon ni mauvais, chacun est simplement humain, avec ses failles et ses faiblesses. Par ailleurs, nous entrons dans les coulisses du monde de l’édition. Comment est choisi un manuscrit ? Par quel hasard un roman rencontre-t-il le succès alors qu’un autre ouvrage d’un même auteur ne sera pas salué par la critique ? Quelles sont les ficelles de l’univers de l’édition ? Comment la publication d’un livre peut-elle déterrer des secrets ou bouleverser une famille ? 

Je ne peux que louer la plume de l’auteur qui nous propose de courts chapitres s’intéressant tantôt à un personnage, tantôt un autre point. Cette diversification dans la narration apporte un réel plus puisqu’elle maintient l’attention de son lecteur en éveil. Les protagonistes mis en scène sont des individus du quotidien qui se retrouvent propulsés dans quelque chose qui les dépasse. J’ai beaucoup apprécié les notes de belles pages qui indiquent de petits détails sur les personnages connus du lecteur seul, lui donnant parfois le sentiment de connaître les secrets des héros de ce livre, et créant une certaine connivence entre lui et David Foenkinos.

J’ai aimé partir à la découverte de la genèse du Mystère Henri Pick, dont la fin m’a particulièrement surprise. Grâce à ce livre, j’ai voyagé dans un village de Bretagne, j’ai fait la connaissance d’individus – mais surtout des personnalités –, j’ai été émue, étonnée, et même révoltée. Je ne doute pas que tous les amoureux des livres passeront un agréable moment s’ils se retrouvent avec Le Mystère d’Henri Pick entre les mains, et je les invite à forcer le destin.

On croit que le Graal est la publication. Tant de personnes écrivent avec ce rêve d’y parvenir un jour, mais il y a pire violence que la douleur de ne pas être publié : l’être dans l’anonymat le plus complet. […] Publier un roman qui ne rencontre pas son public et virgule c’est permettre à l’indifférence de se matérialiser.

Le Libraire de Cologne

Le Libraire de Cologne, Catherine Ganz-Muller
Éditions Scrinéo, 288 pages, 2020

Cologne, Allemagne. 1934.
Poussé à l’exil par les lois anti-juives, le libraire Alexander Mendel est obligé de s’exiler en France avec sa famille. Il confie sa Librairie à son jeune employé, Hans Schreiber.
Par fidélité à son mentor et par haine du régime nazi, Hans décide de se battre, malgré les menaces et les bombes, pour que la Librairie continue à vivre dans cette période tragique.

15/20

Hans Schreiber, habitant de Cologne, travaille à la librairie Mendel et projette d’épouser Liese, la fille d’Alexander, qui n’est autre que le propriétaire de cet établissement. Mais en 1934, alors qu’Hitler est chancelier et que les premiers autodafés ont eu lieu l’année précédente, certains juifs quittent l’Allemagne, craignant pour leur vie. C’est ce qu’est contrainte de faire la famille Mendel, qui se réfugie en France. Avant leur départ, Alexander confie sa boutique à Hans (qui possède une partie bibliothèque afin que les plus pauvres puissent aussi avoir accès à la littérature), qui n’a que vingt-deux ans. Bravant les dangers et la fureur des nazis, car il tient un commerce juif contenant des ouvrages considérés comme « indésirables », il va tout faire pour que la librairie Mendel survive à la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il va voir ses proches forcés de prendre la fuite ou être emprisonnés par la Gestapo…

Hans Schreiber est un protagoniste dont on ne peut qu’admirer le courage et l’abnégation. En effet, il est prêt à tout pour sauver la librairie malgré son handicap et la mort qui rôde dans les rues de Cologne. Nous allons redécouvrir la Seconde Guerre mondiale à travers ses yeux, ce qui est particulièrement intéressant puisque nous la revivons du côté allemand. À travers la littérature et sa volonté de laisser à tout un chacun l’accès au savoir, Hans résiste à l’oppression nazie. Sa passion pour les livres et sa soif de liberté transparaissent dans les pages de ce roman, même si, en cette période trouble, il doit se méfier de tout et de tous, comme nombre de ses concitoyens. J’ai été particulièrement touchée par l’épilogue qui nous révèle que ce récit est fortement inspiré de la réalité et que le personnage de Hans Schreiber n’est pas un héros fictif, tout comme celui d’Alexander. Outre Hans, divers individus sont mis en scène, et nous assistons ainsi à une représentation poignante de la ville de Cologne depuis les prémices jusqu’à la conclusion de la guerre. Et même si le chemin de notre libraire est jalonné de nombreux obstacles, une solidarité va s’organiser pour sauver cette boutique dont les ouvrages permettent de s’échapper de l’horreur du réel.

À travers ce roman, Catherine Ganz-Muller rétablit l’équilibre, nous rappelant que les Allemands aussi ont tenté de résister à la folie nazie. Il est par exemple question d’un des amis de Hans qui fait partie d’un groupe de jeunes luttant contre le régime hitlérien. On visite également un pan important de notre histoire d’une façon qui touchera particulièrement les amoureux des livres. Une chronologie en fin de livre nous remémore les événements clés de cette époque, et permet ainsi de situer chaque chapitre dans son contexte précis. Elle parvient à nous embarquer dans son récit et cette période, et l’on ne peut qu’être horrifié par ce qu’on lit, qu’il s’agisse de la répression orchestrée par le Führer et le régime allemand ou des bombes des pays opposants qui s’abattent sur la ville de Cologne.

Il me semble que ce roman est à mettre entre toutes les mains, car les thèmes abordés ne peuvent qu’intéresser tous les lecteurs : nul doute que chacun y trouvera son compte. Je déplore simplement que Le Libraire de Cologne fasse moins de trois cents pages. En effet, j’aurais souhaité que certains passages soient davantage décrits, que l’auteure approfondisse plus son intrigue. Cela s’explique peut-être du fait que c’est un ouvrage soi-disant destiné à un public plutôt jeunesse. Je trouve d’ailleurs cela fort dommage, car de nombreux adultes ne se tourneront sans doute pas vers ce roman qui pourrait pourtant les ravir. Je ne comprends pas pourquoi il est estampillé « jeunesse », puisque l’âge des héros mis en scène ainsi que l’intrigue ont totalement convaincu la lectrice adulte que je suis.

C’est ma façon de lutter contre le régime. Ils détruisent les livres, je les utilise comme arme de résistance. […] Tous les moyens sont bons pour résister ! 

Les Oubliés du dimanche

Les Oubliés du dimanche, Valérie Perrin
Éditions Albin Michel, 384 pages, 2015

Justine, vingt et un ans, aime les personnes âgées comme d’autres les contes. Hélène, presque cinq fois son âge, a toujours rêvé d’apprendre à lire. Ces deux femmes se parlent, s’écoutent, se révèlent l’une à l’autre jusqu’au jour où un mystérieux « corbeau » sème le trouble dans la maison de retraite qui abrite leurs confidences et dévoile un terrible secret. Parce qu’on ne sait jamais rien de ceux que l’on connaît.

18/20

Justine travaille aux Hortensias, une maison de retraite, en tant qu’aide-soignante. Cette jeune femme orpheline qui a été élevée par ses grands-parents avec son cousin Jules, qu’elle considère comme son frère – ils ont tous les deux perdu leurs parents dans le même accident de voiture. Justine adore son métier : écouter les personnes âgées, c’est se faire raconter plein d’histoires. De plus, cela lui permet de mettre de l’argent de côté pour les études post-bac de Jules (mais ça, Jules n’en saura rien !). Aux Hortensias, Justine s’est liée d’amitié avec sa collègue Jo, mais surtout avec Hélène, une des pensionnaires. Hélène, dont le petit-fils a offert un cahier à Justine, en lui demandant de lui écrire l’histoire de sa grand-mère. Ce sont donc ces deux récits qui vont s’imbriquer dans Les Oubliés du dimanche.

Tout d’abord, Les Oubliés du dimanche… Pourquoi un tel titre ? Parce qu’un corbeau appelle ce jour-là les familles de ceux qui n’ont pas reçu la visite de leur entourage depuis quelque temps, en leur faisant croire que les pensionnaires en question sont décédés. Les proches viennent à la maison de retraite pour dire au revoir à ceux qu’ils pensent disparus, et les personnes âgées, bien vivantes, sont heureuses de les voir ; quant aux proches, ils sont généralement soulagés de les découvrir bien portants. Ceux qui étaient oubliés sont donc les rois de la fête le dimanche. Vous trouvez l’idée séduisante ? Alors, vous adorerez cette lecture !

Même si aucun protagoniste ne m’a laissée indifférente, j’ai particulièrement apprécié Justine. Profondément humaine, elle s’épanouit dans son travail qui lui permet de prendre soin des autres, et tout spécifiquement d’Hélène, avec qui elle a noué une relation si forte, qu’elle la considère comme un membre de sa propre famille. Bien qu’elle ait beaucoup de respect pour ses grands-parents et qu’elle n’ose pas leur parler très librement, elle parvient à s’affranchir et à s’exprimer clairement lorsque la situation l’impose. Ces derniers, qui semblent désormais cohabiter par habitude, sans aucun doute brisés par la disparition tragique de leurs deux fils. Et Justine, ce dont elle rêve, c’est trouver l’amour avec un grand A. Malheureusement, tout ce que la vie lui offre pour le moment, ce sont des nuits par-ci par-là avec un homme dont elle ne se rappelle pas même le prénom.

L’histoire qui pourrait faire rêver Justine serait par exemple celle d’Hélène et de Lucien. Lucien, qui ne l’a jamais épousée, mais qui lui a appris à lire et qui lui a donné tout son amour. Un couple que la Seconde Guerre mondiale va briser. Mais quand on aime au plus haut point quelqu’un, a-t-on besoin de le voir pour que perdurent les sentiments ? Et peut-on oublier quand on a aimé aussi fort ? Tous les deux, ils vont créer leur univers. Et au fur et à mesure qu’elle couche leur histoire sur papier, Justine va s’étonner puis rêver, vibrer et être profondément émue face à l’existence menée par cette vieille femme qu’elle considère comme son amie.

L’écriture très poétique et fluide de Valérie Perrin nous offre une narration qui maintient constamment notre attention, du fait de ces deux histoires alternées et des chapitres relativement courts qui permettent un dynamisme à l’ensemble. Les Oubliés du dimanche est un magnifique ouvrage qui vous embarquera totalement. Secret de famille, amour au sens large (qu’il soit conjugal, fraternel, familial ou amical), mensonges, plongée dans l’horreur de la guerre, trahisons, mais aussi espoir, scènes cocasses, confidences ou rêves… C’est un voyage au cœur de tout cela que vous invite l’auteure… et de bien davantage !

— […] Tu vois, c’est ça mon quotidien. Il faut écouter dans l’urgence parce que le silence n’est jamais loin.
— Putain, c’est glauque.
— Tu sais, je pique quand même des fous rires presque tous les jours. 

Doctor Sleep (du livre au film)

Doctor Sleep, Mike Flanagan
Warner Bros, 2 h 32, 2019

Encore profondément marqué par le traumatisme qu’il a vécu, enfant, à l’Overlook Hotel, Dan Torrance a dû se battre pour tenter de trouver un semblant de sérénité. Mais quand il rencontre Abra, courageuse adolescente aux dons extrasensoriels, ses vieux démons resurgissent. Car la jeune fille, consciente que Dan a les mêmes pouvoirs qu’elle, a besoin de son aide : elle cherche à lutter contre la redoutable Rose Claque et sa tribu du Nœud Vrai qui se nourrissent des dons d’innocents comme elle pour conquérir l’immortalité. Formant une alliance inattendue, Dan et Abra s’engagent dans un combat sans merci contre Rose. Face à l’innocence de la jeune fille et à sa manière d’accepter son don, Dan n’a d’autre choix que de mobiliser ses propres pouvoirs, même s’il doit affronter ses peurs et réveiller les fantômes du passé…

14/20

L’adaptation cinématographique de Ça en 2017 a été un énorme succès. Cette performance a été un bon indicateur de la popularité de Stephen King et un rappel du potentiel de ses œuvres à être portées au grand écran. Voulant surfer sur cette performance commerciale, les studios ont tourné leur regard vers Doctor Sleep, le roman de 2013 qui fait suite à The Shining. Or, la situation était plus complexe que pour Ça, puisque The Shining avait déjà eu droit à une adaptation de Stanley Kubrick, par ailleurs détesté par Stephen King. Bref, cela ne s’apparentait pas au projet le plus facile.

Alors, qu’en est-il de cette adaptation de Doctor Sleep version Mike Flanagan ?

Les premières minutes sont rassurantes. En effet, on observe Danny en plein cauchemar, se remémorant ses balades en tricycle dans le sinistre Overlook Hotel. L’équipe de Mike Flanagan a reconstitué ce passage du film de Kubrick avec un grand soin et c’est assez bluffant. C’est un peu plus loin que l’on assiste à la fameuse scène de la gueule de bois de Doctor Sleep. Moins brute que dans le roman, elle nous permet de rencontrer Dan adulte, joué par Ewan McGregor (Star Wars I et III, Trainspotting), qui signe globalement une bonne performance.

Ce passage illustre aussi la fidélité de l’adaptation au roman pour environ deux tiers du film. Sans surprise, on retrouve d’autres instants familiers comme la séance de cinéma, l’anniversaire d’Abra, etc.

Cependant, face aux contraintes budgétaires et temporelles du média, plusieurs « tours de passe-passe » ont été opérés. Alors que Billy Freeman est un homme âgé présentant Casey Kingsley à Dan dans le roman, l’acteur du film est plus jeune et est un mélange de Billy et de Casey. Idem pour l’apparence d’Abra qui passe de blonde à métisse.

Ces différences touchent aussi le fonctionnement de l’intrigue, c’est-à-dire qu’un concept général est conservé, mais intervient d’une autre façon et/ou un autre moment (exemple : la technique du leurre). Ces modifications ne sont pas gênantes, car l’interprétation du réalisateur conserve souvent l’esprit du livre. Cela dure jusqu’à la première confrontation avec les créatures du True Knot. Celle-ci apporte plus de tension dramatique en modifiant le destin de certains personnages, ce qui faisait un peu défaut au livre.

D’ailleurs, là où Ça a tendance à se rapprocher des blockbusters hollywoodiens, Doctor Sleep s’en éloigne pour coller davantage au cinéma selon Kubrick, ce qui est vraiment appréciable. De fait, la photographie est soignée, mais l’ambiance sonore basée sur les cordes donne par moments un aspect suranné au rendu final. Le casting est plutôt bon avec Rebecca Ferguson qui s’est investie pour incarner Rose, mais reste à mon sens trop faible en tant qu’antagoniste principal.

C’est ensuite que l’on arrive au point névralgique. En effet, The Shining versions King et Kubrick présentent de nombreuses différences, en particulier au niveau de leurs fins et du destin de l’Overlook Hotel. Dans ce cas, quelle solution ? Respecter le média d’origine, c’est reconnaître son créateur, mais Doctor Sleep en tant que film pouvait-il se permettre de faire l’impasse sur l’œuvre de Kubrick ?

Face à ce dilemme, Mike Flanagan a réussi un tour de force en conciliant les deux, c’est-à-dire en revisitant la vision de Kubrick, tout en retournant à la source scénaristique de King. Le subterfuge est bien pensé pour le cinéphile (la scène du bar est assez incroyable), même si l’ensemble s’apparente un peu trop à un concentré de fan service.

En fait, c’est une fois arrivé à la conclusion que Flanagan nous donne une vision plus personnelle. Elle fonctionne, mais reste bien moins sensible que celle du roman, qui renvoie pourtant à un thème important pour la famille Torrance.

Face à la qualité variable des adaptations de King, on aurait pu s’attendre au pire. Pourtant, ce film s’en sort aussi bien que le roman lui-même. Mieux sur certains points (plus de tension dramatique, scène du bar), il est aussi moins bien sur d’autres (fin, origines d’Abra effleurées).

Moins clivant et marquant que The Shining version Kubrick, ce Doctor Sleep est un complément intéressant au livre de 2013.

L’homme prend un verre, le verre prend un verre, et le verre prend l’homme, pas vrai […] ?

Doctor Sleep

Doctor Sleep, Stephen King
Éditions Hodder & Stoughton, 482 pages, 2013

On highways across America, a tribe of people called The True Knot travel in search of sustenance. They look harmless – mostly old, lots of polyester, and married to their Recreational Vehicles. But they live off the ‘steam’ that children with the ‘shining’ produce when they are slowly tortured to death.
Following a childhood haunted by the time he spent with his parents at the Overlook Hotel, Dan has been drifting for decades, desperate to shed his father’s legacy of despair, alcoholism, and violence. Finally, he settles in a New Hampshire town, an AA community that sustains him and a job at a nursing home where his remnant ‘shining’ power provides the crucial final comfort to the dying. Aided by a prescient cat, he becomes ‘Doctor Sleep.’
Then Dan meets the evanescent Abra Stone, and it is her spectacular gift, the brightest shining ever seen, that reignites Dan’s own demons and summons him to a battle for Abra’s soul and survival . . .

14/20

En 2013, Stephen King a pris le risque de donner une suite à The Shining, l’un de ses grands succès, paru en 1977. Entre la possibilité de décevoir ou d’apporter des réponses aux lecteurs qui lui demandaient ce qu’était devenu le jeune Danny, King a tranché en nous proposant cette suite intitulée Doctor Sleep.

Le début du roman est assez surprenant, non pas dans les faits qu’il relate, mais plutôt dans sa continuité directe avec The Shining. Cette reprise très naturelle de l’histoire là où elle s’était arrêtée pourrait presque nous faire douter des trente-six ans (!) qui se sont écoulés entre les deux volumes. C’est quelques pages plus loin que l’on rentre dans le vif en découvrant Danny adulte, ou plutôt Dan, et le choc est rude. Dans ce qui constitue une des meilleures scènes du roman, Dan s’éveille auprès de sa partenaire d’un soir, après une nuit faite de drogue, d’alcool et de violence. Fini le jeune garçon sensible et courageux de The Shining : Dan est un sale type et nous sommes aux premières loges de sa débâcle. Après une période d’errance digne de celle de Donald Callahan (Salem, La Tour Sombre), Dan atterrit dans la ville de Frazier, New Hampshire, et finit par rejoindre les Alcooliques anonymes pour se débarrasser de son addiction. En parallèle, une menace se dessine à travers le True Knot, et il faudra que Dan trouve la force de l’affronter malgré sa situation.

Le True Knot, ou Tribu du Nœud vrai par chez nous, constitue la première nouveauté introduite par King. Dirigées par Rose The Hat, ces créatures nomades sont en fait des vampires psychiques, évoquant un mélange entre le personnage de Dandelo (La Tour Sombre), et les antagonistes de Salem. Pour subsister, ils ont besoin de se nourrir de « steam », une sorte d’essence vitale que libèrent les êtres doués du don du shining avant de mourir.
Cela permet à King d’ajouter la seconde nouveauté majeure : Abra Stone. Cette dernière est une jeune fille disposant d’un shining phénoménal, ce qui va forcément attirer la convoitise du True Knot.
L’histoire se déroulant en triptyque pendant quelque temps, on a donc une véritable dissociation des récits, ce qui délimite les nouveaux éléments (Abra et le True Knot), des anciens (Dan et le background de The Shining). On va donc assister au nouveau départ de Dan en tant qu’aide-soignant, à la naissance d’Abra et aux méfaits du True Knot. Bien évidemment ces éléments vont se télescoper pour former le cœur du roman jusqu’à sa conclusion.

Le plus gênant est que c’est précisément avec les nouveaux éléments que le bât blesse. Certes, Abra et son entourage deviennent plus intéressants au fur et à mesure de l’intrigue, mais cela a du mal à décoller. Par exemple, King présente une nouvelle utilisation du shining par Abra en en faisant un rouage essentiel de l’intrigue. Bien que sympathique, c’est moins saisissant que les visions du jeune Danny dans The Shining.
Suscitant la curiosité au début, le True Knot déçoit un peu en bout de course. On voit bien la volonté de King d’apporter de la nuance en réduisant le manichéisme, afin de révéler leurs failles et leurs doutes. Cependant, ses membres ne sont pas suffisamment à la hauteur dans leur rôle d’opposants. On peut aussi changer de perspective et considérer leur besoin en steam comme une métaphore des ravages de l’addiction, à l’inverse de Dan et d’Abra qui représenteraient une lutte contre la dépendance.

En fait, Doctor Sleep ne brille jamais autant que lorsqu’il évoque Dan et le roman précédent.Il y a un certain focus sur la filiation, c’est-à-dire qu’au même titre que Dan est le fils de Jack Torrance, Doctor Sleep est bien la progéniture de The Shining. Il y a des ressemblances, ou plutôt des variations, comme le fils qui n’est jamais totalement similaire à son père. Des scènes revisitées comme celles de l’entretien d’embauche et du rendez-vous chez le médecin évoqueront des souvenirs aux lecteurs de The Shining, mais avec un désir de conjuration. Là où, en 1977, on assistait à une confrontation masculine (Jack/Danny), elle est féminine (Rose/Abra) en 2013. Idem pour l’horreur qui, globalement, cède le pas au fantastique.
Ainsi, le mot-clef de ce Doctor Sleep est sans doute « rédemption ». Observer Dan dans cette quête intime dans les hospices et chez les Alcooliques anonymes nous rappelle qu’un des talents de King est justement d’arriver à mettre le doigt sur les blessures profondes avec une grande justesse, et rien que pour cela Doctor Sleep vous fera passer, malgré des points perfectibles, un bon moment.

He had promised both his mother and himself that he would never drink like his father, but when he finally began, as a freshman in high school, it had been such a huge relief that he had – at first – only wished he’d started sooner. Morning hangovers were a thousand times better than nightmares all night long. All of which sort of led to a question: How much of his father’s son was he? In how many ways?

Ce que tu as fait de moi

Ce que tu as fait de moi, Karine Giébel
Éditions Belfond, 552 pages, 2019

On se croit solide et fort, on se croit à l’abri. On suit un chemin jalonné de repères, pavé de souvenirs et de projets. On aperçoit bien le ravin sans fond qui borde notre route, mais on pourrait jurer que jamais on n’y tombera. Pourtant, il suffit d’un seul faux pas. Et c’est l’interminable chute. Aujourd’hui encore, je suis incapable d’expliquer ce qui est arrivé. Si seulement j’avais plongé seul…
Cette nuit, c’est le patron des Stups, le commandant Richard Ménainville, qui doit confesser son addiction et répondre de ses actes dans une salle d’interrogatoire. Que s’est-il réellement passé entre lui et son lieutenant Laëtitia Graminsky ? Comment un coup de foudre a-t-il pu déclencher une telle tragédie ?
Si nous résistons à cette passion, elle nous achèvera l’un après l’autre, sans aucune pitié.
Interrogée au même moment dans la salle voisine, Laëtitia se livre. Elle dira tout de ce qu’elle a vécu avec cet homme. Leurs versions des faits seront-elles identiques ?
Si nous ne cédons pas à cette passion, elle fera de nous des ombres gelées d’effroi et de solitude. Si nous avons peur des flammes, nous succomberons à un hiver sans fin.

19/20

En ce 22 août, le lieutenant Laëtitia Graminsky vient tout juste d’être affectée à la brigade des Stups, dirigée par le commandant Richard Ménainville. À cause de la distance entre son lieu de travail et son domicile, elle a été contrainte de laisser son mari et sa fille, sachant qu’elle ne les verra que les week-ends où elle ne sera pas de service. Mais à la suite de l’arrivée de Laëtitia, un drame s’est passé aux Stups. Et ce drame tourne autour de cette dernière et de Richard. En effet, lorsque l’on ouvre le livre, ils sont entendus séparément par l’IGPN. Chacun va relater sa version de l’histoire, du premier jour jusqu’au moment qui les a conduits dans ces salles d’interrogatoire. Ils étaient loin, l’un comme l’autre, de se douter que ce 22 août briserait leurs existences et leurs familles à tout jamais…

Laëtitia n’a pas eu la vie facile. Devenue maman très jeune, elle élève sa fille avec Amaury, son époux. Elle a toujours rêvé de rejoindre les Stups, et voici que cela est en train de se réaliser. Richard Ménainville, quant à lui, est un père et un mari aimant, mais aussi un chef respecté et admiré. Malheureusement, Richard va tomber fou amoureux de cette femme dès qu’il va croiser son regard. Peu à peu, elle va devenir vitale pour lui, telle une drogue. Il ne va plus pouvoir se passer d’elle, quitte à torpiller son travail ou ses relations avec ses proches. Quant à elle, à la suite d’une faute réalisée lors d’une planque, elle décide de se rendre chez lui un soir pour lui demander de lui laisser une seconde chance – bien consciente qu’il est loin d’être indifférent à ses charmes, elle compte en user. Et là, première scène d’horreur qui ne peut que remplir d’effroi le lecteur. Laëtitia est tombée dans une spirale infernale, et Richard se rapproche de plus en plus des limites de la folie.

Chacun est tantôt victime tantôt bourreau, et parfois même sauveur. Ils vont toujours plus loin, perdant les notions de bien et de mal, ce qui fait de ce roman un ouvrage assez dérangeant. Pour autant, on est embarqués dans leur relation, avec une question en fond qui ne trouvera sa réponse que dans les dernières pages : quel terrible drame tout cela a-t-il pu engendrer pour qu’ils se retrouvent là, interrogés durant des heures et des heures ? Rondement mené, ce thriller ne ménage pas le lecteur, et lui fait parfois éprouver de l’empathie pour de véritables montres… Mais s’agit-il vraiment de monstres ? Oui, certains de leurs actes sont monstrueux, mais se définissent-ils uniquement par leurs comportements ? Les personnages se manipulent l’un l’autre en même temps que le lecteur se fait manipuler par cette brillante auteure.

Leurs histoires se répondent en écho tout au long de ces 550 pages, et on ne peut lâcher le roman tant la tension est intense. Évidemment, l’attirance qu’éprouve Richard pour Laëtitia a quelque chose de malsain. Bien entendu, il va beaucoup trop loin et ses agissements sont intolérables. Mais pour autant, à certains moments, j’ai ressenti de l’empathie pour cet homme qui a tout perdu, qui a pété les plombs, par amour pour une femme. Et si au début Laëtitia apparaît comme une oie blanche victime d’un haut gradé qui semble vouloir profiter de sa supériorité, on se rend vite compte que ce n’est pas tout à fait le cas. Finalement, qui manipule qui ? Bien malin sera celui qui arrivera à dire qui est la victime et qui est le coupable dans cette relation.

Nous allons bien évidemment croiser plusieurs autres personnages au cours de ce roman, mais ce sont essentiellement nos deux narrateurs qui sont mis en avant. Racontant chacun leur histoire à un inspecteur, leur récit prend parfois des allures de confession, et le fait qu’ils se livrent ainsi, sans filtre, apporte un réel plus à l’intrigue.

Je n’ai pas vu passer ces 550 pages tant j’ai été absorbée par ma lecture du premier chapitre à l’épilogue. Et une fois le récit terminé, je suis restée quelques minutes avec le livre dans les mains en me disant : « Waouh ! Quel thriller ! » Je le referme béate d’admiration vis-à-vis du talent de Karine Giebel, qui m’a, avec Ce que tu as fait de moi, mis une grosse claque ! Un thriller que je ne suis pas près d’oublier, avec des personnages qui résonneront longtemps en moi. Soyez sûr qu’il figurera en bonne place dans ma bibliothèque et que j’ai désormais très envie de faire découvrir à mon entourage.

Il y a des secondes cruciales, capables de changer le cours d’une existence.
Le silence, d’abord, celui qui précède la catastrophe et annonce le cauchemar. Le silence, la stupeur… juste avant le déferlement que rien ne peut stopper, la vague qui emporte tout sur son passage.
Un tsunami.