Doctor Sleep (du livre au film)

Doctor Sleep, Mike Flanagan
Warner Bros, 2 h 32, 2019

Encore profondément marqué par le traumatisme qu’il a vécu, enfant, à l’Overlook Hotel, Dan Torrance a dû se battre pour tenter de trouver un semblant de sérénité. Mais quand il rencontre Abra, courageuse adolescente aux dons extrasensoriels, ses vieux démons resurgissent. Car la jeune fille, consciente que Dan a les mêmes pouvoirs qu’elle, a besoin de son aide : elle cherche à lutter contre la redoutable Rose Claque et sa tribu du Nœud Vrai qui se nourrissent des dons d’innocents comme elle pour conquérir l’immortalité. Formant une alliance inattendue, Dan et Abra s’engagent dans un combat sans merci contre Rose. Face à l’innocence de la jeune fille et à sa manière d’accepter son don, Dan n’a d’autre choix que de mobiliser ses propres pouvoirs, même s’il doit affronter ses peurs et réveiller les fantômes du passé…

14/20

L’adaptation cinématographique de Ça en 2017 a été un énorme succès. Cette performance a été un bon indicateur de la popularité de Stephen King et un rappel du potentiel de ses œuvres à être portées au grand écran. Voulant surfer sur cette performance commerciale, les studios ont tourné leur regard vers Doctor Sleep, le roman de 2013 qui fait suite à The Shining. Or, la situation était plus complexe que pour Ça, puisque The Shining avait déjà eu droit à une adaptation de Stanley Kubrick, par ailleurs détesté par Stephen King. Bref, cela ne s’apparentait pas au projet le plus facile.

Alors, qu’en est-il de cette adaptation de Doctor Sleep version Mike Flanagan ?

Les premières minutes sont rassurantes. En effet, on observe Danny en plein cauchemar, se remémorant ses balades en tricycle dans le sinistre Overlook Hotel. L’équipe de Mike Flanagan a reconstitué ce passage du film de Kubrick avec un grand soin et c’est assez bluffant. C’est un peu plus loin que l’on assiste à la fameuse scène de la gueule de bois de Doctor Sleep. Moins brute que dans le roman, elle nous permet de rencontrer Dan adulte, joué par Ewan McGregor (Star Wars I et III, Trainspotting), qui signe globalement une bonne performance.

Ce passage illustre aussi la fidélité de l’adaptation au roman pour environ deux tiers du film. Sans surprise, on retrouve d’autres instants familiers comme la séance de cinéma, l’anniversaire d’Abra, etc.

Cependant, face aux contraintes budgétaires et temporelles du média, plusieurs « tours de passe-passe » ont été opérés. Alors que Billy Freeman est un homme âgé présentant Casey Kingsley à Dan dans le roman, l’acteur du film est plus jeune et est un mélange de Billy et de Casey. Idem pour l’apparence d’Abra qui passe de blonde à métisse.

Ces différences touchent aussi le fonctionnement de l’intrigue, c’est-à-dire qu’un concept général est conservé, mais intervient d’une autre façon et/ou un autre moment (exemple : la technique du leurre). Ces modifications ne sont pas gênantes, car l’interprétation du réalisateur conserve souvent l’esprit du livre. Cela dure jusqu’à la première confrontation avec les créatures du True Knot. Celle-ci apporte plus de tension dramatique en modifiant le destin de certains personnages, ce qui faisait un peu défaut au livre.

D’ailleurs, là où Ça a tendance à se rapprocher des blockbusters hollywoodiens, Doctor Sleep s’en éloigne pour coller davantage au cinéma selon Kubrick, ce qui est vraiment appréciable. De fait, la photographie est soignée, mais l’ambiance sonore basée sur les cordes donne par moments un aspect suranné au rendu final. Le casting est plutôt bon avec Rebecca Ferguson qui s’est investie pour incarner Rose, mais reste à mon sens trop faible en tant qu’antagoniste principal.

C’est ensuite que l’on arrive au point névralgique. En effet, The Shining versions King et Kubrick présentent de nombreuses différences, en particulier au niveau de leurs fins et du destin de l’Overlook Hotel. Dans ce cas, quelle solution ? Respecter le média d’origine, c’est reconnaître son créateur, mais Doctor Sleep en tant que film pouvait-il se permettre de faire l’impasse sur l’œuvre de Kubrick ?

Face à ce dilemme, Mike Flanagan a réussi un tour de force en conciliant les deux, c’est-à-dire en revisitant la vision de Kubrick, tout en retournant à la source scénaristique de King. Le subterfuge est bien pensé pour le cinéphile (la scène du bar est assez incroyable), même si l’ensemble s’apparente un peu trop à un concentré de fan service.

En fait, c’est une fois arrivé à la conclusion que Flanagan nous donne une vision plus personnelle. Elle fonctionne, mais reste bien moins sensible que celle du roman, qui renvoie pourtant à un thème important pour la famille Torrance.

Face à la qualité variable des adaptations de King, on aurait pu s’attendre au pire. Pourtant, ce film s’en sort aussi bien que le roman lui-même. Mieux sur certains points (plus de tension dramatique, scène du bar), il est aussi moins bien sur d’autres (fin, origines d’Abra effleurées).

Moins clivant et marquant que The Shining version Kubrick, ce Doctor Sleep est un complément intéressant au livre de 2013.

L’homme prend un verre, le verre prend un verre, et le verre prend l’homme, pas vrai […] ?

Doctor Sleep

Doctor Sleep, Stephen King
Éditions Hodder & Stoughton, 482 pages, 2013

On highways across America, a tribe of people called The True Knot travel in search of sustenance. They look harmless – mostly old, lots of polyester, and married to their Recreational Vehicles. But they live off the ‘steam’ that children with the ‘shining’ produce when they are slowly tortured to death.
Following a childhood haunted by the time he spent with his parents at the Overlook Hotel, Dan has been drifting for decades, desperate to shed his father’s legacy of despair, alcoholism, and violence. Finally, he settles in a New Hampshire town, an AA community that sustains him and a job at a nursing home where his remnant ‘shining’ power provides the crucial final comfort to the dying. Aided by a prescient cat, he becomes ‘Doctor Sleep.’
Then Dan meets the evanescent Abra Stone, and it is her spectacular gift, the brightest shining ever seen, that reignites Dan’s own demons and summons him to a battle for Abra’s soul and survival . . .

14/20

En 2013, Stephen King a pris le risque de donner une suite à The Shining, l’un de ses grands succès, paru en 1977. Entre la possibilité de décevoir ou d’apporter des réponses aux lecteurs qui lui demandaient ce qu’était devenu le jeune Danny, King a tranché en nous proposant cette suite intitulée Doctor Sleep.

Le début du roman est assez surprenant, non pas dans les faits qu’il relate, mais plutôt dans sa continuité directe avec The Shining. Cette reprise très naturelle de l’histoire là où elle s’était arrêtée pourrait presque nous faire douter des trente-six ans (!) qui se sont écoulés entre les deux volumes. C’est quelques pages plus loin que l’on rentre dans le vif en découvrant Danny adulte, ou plutôt Dan, et le choc est rude. Dans ce qui constitue une des meilleures scènes du roman, Dan s’éveille auprès de sa partenaire d’un soir, après une nuit faite de drogue, d’alcool et de violence. Fini le jeune garçon sensible et courageux de The Shining : Dan est un sale type et nous sommes aux premières loges de sa débâcle. Après une période d’errance digne de celle de Donald Callahan (Salem, La Tour Sombre), Dan atterrit dans la ville de Frazier, New Hampshire, et finit par rejoindre les Alcooliques anonymes pour se débarrasser de son addiction. En parallèle, une menace se dessine à travers le True Knot, et il faudra que Dan trouve la force de l’affronter malgré sa situation.

Le True Knot, ou Tribu du Nœud vrai par chez nous, constitue la première nouveauté introduite par King. Dirigées par Rose The Hat, ces créatures nomades sont en fait des vampires psychiques, évoquant un mélange entre le personnage de Dandelo (La Tour Sombre), et les antagonistes de Salem. Pour subsister, ils ont besoin de se nourrir de « steam », une sorte d’essence vitale que libèrent les êtres doués du don du shining avant de mourir.
Cela permet à King d’ajouter la seconde nouveauté majeure : Abra Stone. Cette dernière est une jeune fille disposant d’un shining phénoménal, ce qui va forcément attirer la convoitise du True Knot.
L’histoire se déroulant en triptyque pendant quelque temps, on a donc une véritable dissociation des récits, ce qui délimite les nouveaux éléments (Abra et le True Knot), des anciens (Dan et le background de The Shining). On va donc assister au nouveau départ de Dan en tant qu’aide-soignant, à la naissance d’Abra et aux méfaits du True Knot. Bien évidemment ces éléments vont se télescoper pour former le cœur du roman jusqu’à sa conclusion.

Le plus gênant est que c’est précisément avec les nouveaux éléments que le bât blesse. Certes, Abra et son entourage deviennent plus intéressants au fur et à mesure de l’intrigue, mais cela a du mal à décoller. Par exemple, King présente une nouvelle utilisation du shining par Abra en en faisant un rouage essentiel de l’intrigue. Bien que sympathique, c’est moins saisissant que les visions du jeune Danny dans The Shining.
Suscitant la curiosité au début, le True Knot déçoit un peu en bout de course. On voit bien la volonté de King d’apporter de la nuance en réduisant le manichéisme, afin de révéler leurs failles et leurs doutes. Cependant, ses membres ne sont pas suffisamment à la hauteur dans leur rôle d’opposants. On peut aussi changer de perspective et considérer leur besoin en steam comme une métaphore des ravages de l’addiction, à l’inverse de Dan et d’Abra qui représenteraient une lutte contre la dépendance.

En fait, Doctor Sleep ne brille jamais autant que lorsqu’il évoque Dan et le roman précédent.Il y a un certain focus sur la filiation, c’est-à-dire qu’au même titre que Dan est le fils de Jack Torrance, Doctor Sleep est bien la progéniture de The Shining. Il y a des ressemblances, ou plutôt des variations, comme le fils qui n’est jamais totalement similaire à son père. Des scènes revisitées comme celles de l’entretien d’embauche et du rendez-vous chez le médecin évoqueront des souvenirs aux lecteurs de The Shining, mais avec un désir de conjuration. Là où, en 1977, on assistait à une confrontation masculine (Jack/Danny), elle est féminine (Rose/Abra) en 2013. Idem pour l’horreur qui, globalement, cède le pas au fantastique.
Ainsi, le mot-clef de ce Doctor Sleep est sans doute « rédemption ». Observer Dan dans cette quête intime dans les hospices et chez les Alcooliques anonymes nous rappelle qu’un des talents de King est justement d’arriver à mettre le doigt sur les blessures profondes avec une grande justesse, et rien que pour cela Doctor Sleep vous fera passer, malgré des points perfectibles, un bon moment.

He had promised both his mother and himself that he would never drink like his father, but when he finally began, as a freshman in high school, it had been such a huge relief that he had – at first – only wished he’d started sooner. Morning hangovers were a thousand times better than nightmares all night long. All of which sort of led to a question: How much of his father’s son was he? In how many ways?

Ce que tu as fait de moi

Ce que tu as fait de moi, Karine Giébel
Éditions Belfond, 552 pages, 2019

On se croit solide et fort, on se croit à l’abri. On suit un chemin jalonné de repères, pavé de souvenirs et de projets. On aperçoit bien le ravin sans fond qui borde notre route, mais on pourrait jurer que jamais on n’y tombera. Pourtant, il suffit d’un seul faux pas. Et c’est l’interminable chute. Aujourd’hui encore, je suis incapable d’expliquer ce qui est arrivé. Si seulement j’avais plongé seul…
Cette nuit, c’est le patron des Stups, le commandant Richard Ménainville, qui doit confesser son addiction et répondre de ses actes dans une salle d’interrogatoire. Que s’est-il réellement passé entre lui et son lieutenant Laëtitia Graminsky ? Comment un coup de foudre a-t-il pu déclencher une telle tragédie ?
Si nous résistons à cette passion, elle nous achèvera l’un après l’autre, sans aucune pitié.
Interrogée au même moment dans la salle voisine, Laëtitia se livre. Elle dira tout de ce qu’elle a vécu avec cet homme. Leurs versions des faits seront-elles identiques ?
Si nous ne cédons pas à cette passion, elle fera de nous des ombres gelées d’effroi et de solitude. Si nous avons peur des flammes, nous succomberons à un hiver sans fin.

19/20

En ce 22 août, le lieutenant Laëtitia Graminsky vient tout juste d’être affectée à la brigade des Stups, dirigée par le commandant Richard Ménainville. À cause de la distance entre son lieu de travail et son domicile, elle a été contrainte de laisser son mari et sa fille, sachant qu’elle ne les verra que les week-ends où elle ne sera pas de service. Mais à la suite de l’arrivée de Laëtitia, un drame s’est passé aux Stups. Et ce drame tourne autour de cette dernière et de Richard. En effet, lorsque l’on ouvre le livre, ils sont entendus séparément par l’IGPN. Chacun va relater sa version de l’histoire, du premier jour jusqu’au moment qui les a conduits dans ces salles d’interrogatoire. Ils étaient loin, l’un comme l’autre, de se douter que ce 22 août briserait leurs existences et leurs familles à tout jamais…

Laëtitia n’a pas eu la vie facile. Devenue maman très jeune, elle élève sa fille avec Amaury, son époux. Elle a toujours rêvé de rejoindre les Stups, et voici que cela est en train de se réaliser. Richard Ménainville, quant à lui, est un père et un mari aimant, mais aussi un chef respecté et admiré. Malheureusement, Richard va tomber fou amoureux de cette femme dès qu’il va croiser son regard. Peu à peu, elle va devenir vitale pour lui, telle une drogue. Il ne va plus pouvoir se passer d’elle, quitte à torpiller son travail ou ses relations avec ses proches. Quant à elle, à la suite d’une faute réalisée lors d’une planque, elle décide de se rendre chez lui un soir pour lui demander de lui laisser une seconde chance – bien consciente qu’il est loin d’être indifférent à ses charmes, elle compte en user. Et là, première scène d’horreur qui ne peut que remplir d’effroi le lecteur. Laëtitia est tombée dans une spirale infernale, et Richard se rapproche de plus en plus des limites de la folie.

Chacun est tantôt victime tantôt bourreau, et parfois même sauveur. Ils vont toujours plus loin, perdant les notions de bien et de mal, ce qui fait de ce roman un ouvrage assez dérangeant. Pour autant, on est embarqués dans leur relation, avec une question en fond qui ne trouvera sa réponse que dans les dernières pages : quel terrible drame tout cela a-t-il pu engendrer pour qu’ils se retrouvent là, interrogés durant des heures et des heures ? Rondement mené, ce thriller ne ménage pas le lecteur, et lui fait parfois éprouver de l’empathie pour de véritables montres… Mais s’agit-il vraiment de monstres ? Oui, certains de leurs actes sont monstrueux, mais se définissent-ils uniquement par leurs comportements ? Les personnages se manipulent l’un l’autre en même temps que le lecteur se fait manipuler par cette brillante auteure.

Leurs histoires se répondent en écho tout au long de ces 550 pages, et on ne peut lâcher le roman tant la tension est intense. Évidemment, l’attirance qu’éprouve Richard pour Laëtitia a quelque chose de malsain. Bien entendu, il va beaucoup trop loin et ses agissements sont intolérables. Mais pour autant, à certains moments, j’ai ressenti de l’empathie pour cet homme qui a tout perdu, qui a pété les plombs, par amour pour une femme. Et si au début Laëtitia apparaît comme une oie blanche victime d’un haut gradé qui semble vouloir profiter de sa supériorité, on se rend vite compte que ce n’est pas tout à fait le cas. Finalement, qui manipule qui ? Bien malin sera celui qui arrivera à dire qui est la victime et qui est le coupable dans cette relation.

Nous allons bien évidemment croiser plusieurs autres personnages au cours de ce roman, mais ce sont essentiellement nos deux narrateurs qui sont mis en avant. Racontant chacun leur histoire à un inspecteur, leur récit prend parfois des allures de confession, et le fait qu’ils se livrent ainsi, sans filtre, apporte un réel plus à l’intrigue.

Je n’ai pas vu passer ces 550 pages tant j’ai été absorbée par ma lecture du premier chapitre à l’épilogue. Et une fois le récit terminé, je suis restée quelques minutes avec le livre dans les mains en me disant : « Waouh ! Quel thriller ! » Je le referme béate d’admiration vis-à-vis du talent de Karine Giebel, qui m’a, avec Ce que tu as fait de moi, mis une grosse claque ! Un thriller que je ne suis pas près d’oublier, avec des personnages qui résonneront longtemps en moi. Soyez sûr qu’il figurera en bonne place dans ma bibliothèque et que j’ai désormais très envie de faire découvrir à mon entourage.

Il y a des secondes cruciales, capables de changer le cours d’une existence.
Le silence, d’abord, celui qui précède la catastrophe et annonce le cauchemar. Le silence, la stupeur… juste avant le déferlement que rien ne peut stopper, la vague qui emporte tout sur son passage.
Un tsunami.

Là où vont nos pères

Là où vont nos pères, Shaun Tan
Éditions Dargaud, 128 pages, 2007

Pourquoi tant d’hommes et de femmes sont-ils conduits à tout laisser derrière eux pour partir, seuls, vers un pays mystérieux, un endroit sans famille ni amis, où tout est inconnu et l’avenir incertain ? Cette bande dessinée silencieuse est l’histoire de tous les immigrés, tous les réfugiés, tous les exilés, et un hommage à ceux qui ont fait le voyage…

Au début de cette bande dessinée, nous remarquons un père de famille en train de faire sa valise. Il est en effet contraint de quitte femme et enfant pour embarquer sur un grand paquebot et immigrer dans un autre pays. Un endroit où vivent des animaux bizarres, où l’on semble parler une langue que cet homme ne maîtrise pas… Un lieu très onirique que le lecteur va découvrir en même temps que ce monsieur. La particularité de cette bande dessinée ? Elle est totalement vierge du moindre mot.

Une fois cet album refermé, j’avoue que je suis assez désemparée et que je ne sais pas vraiment où va me mener cette chronique. Avant toute chose, j’ai décidé de ne pas attribuer de note à ce roman graphique, tant celui-ci était absolument différent de ce que j’ai l’habitude de lire. Un livre sans mot, qui pourtant en dit beaucoup… Plutôt étrange, non ? C’est cependant ce que j’ai éprouvé au long de ce récit, et encore davantage lorsque je l’ai eu terminé. C’était une expérience totalement inédite pour moi, et je sais qu’elle va me marquer pour longtemps.

Il n’y a pas de discours, mais il y a des visages, des expressions, des situations, des regards… Tout cela en dit finalement autant – si ce n’est plus – qu’une trame narrative accompagnée de phylactères. Nous ressentons le déchirement de cette famille contrainte de se séparer, mais aussi la peur, les difficultés de communication… Le tout est porté par un dessin absolument splendide, criant de vérité à tel point que l’on aurait presque l’impression par moments que l’on est face à des photographies. J’ai apprécié le choix des teintes sépia, qui donne un caractère assez intemporel à l’ensemble.

Cet ouvrage a un côté très visuel. On nous propose une succession d’images qui racontent une histoire, mais à nous de nous imaginer les détails. À nous d’inventer des réponses à toutes les questions que l’on se pose sur cet individu qui part, sur ces migrants sur le paquebot, sur les êtres humains qu’il va rencontrer une fois qu’il aura débarqué sur ce nouveau monde – qu’il s’agisse de la personne qui va lui louer une chambre ou encore de cette personne qui va lui offrir le couvert. Ce dernier, qui semble avoir connu de la guerre, va lui relater son histoire. Et n’oublions pas cet étrange animal qui va devenir son compagnon d’exil.

L’ouvrage est très onirique, poétique… On a parfois l’impression d’être dans un conte, avec un univers imaginaire totalement décalé, quelque peu kafkaïen, qui se transforme tantôt en cauchemar, avec notamment des ombres de dragons aux murs pour mettre la tourmente en exergue. Et ceci laisse encore davantage place à la créativité du lecteur. Est-ce une représentation de notre monde tel que le voit l’auteur, ou est-ce quelque chose d’entièrement fantasmagorique ? D’ailleurs, quelle est la part de personnel dans ce qu’il nous relate ? Sans qu’il ne nous ait jamais posé aucune question, on referme ce livre avec beaucoup d’interrogations en tête.

Alors que Là où vont nos pères est complètement vierge de la moindre lettre, son dessinateur et scénariste nous narre une histoire, nous amène à réfléchir sur l’univers né de son crayon, et nous marque indiscutablement pour longtemps. C’est une œuvre que je conseille à tous de découvrir, pour le fond comme pour la forme…

Tous nos jours parfaits

Tous nos jours parfaits, Jennifer Niven
Éditions Gallimard Jeunesse, 432 pages, 2017

Un matin, sur le toit du lycée, Finch sauve Violet. À moins que ce soit Violet qui sauve Finch ? Instable et excentrique, fasciné par la mort, il s’est toujours senti différent des autres. Violet, de son côté, avait tout pour elle ; mais un drame lui a fait perdre pied et elle s’est isolée, submergée par la culpabilité. Retrouveront-ils, ensemble, le goût de vivre ?

15/20

Lorsqu’il se rend sur un de ses lieux de prédilection, le haut du clocher du lycée, Theodore Finch, surnommé « le fêlé » par la plupart des étudiants, y trouve Violet Markey, une camarade de classe qui semble vouloir mettre fin à ses jours. Il parvient à la faire redescendre, et découvre ce qui la ronge à ce point : alors qu’elle était en voiture avec sa sœur aînée, elles ont eu un accident, et seule Violet a survécu. Elle ne paraît pas réussir à surmonter cette perte. Mais une rumeur naît très vite au sein de l’établissement scolaire : Violet a sauvé la vie de Finch, qui s’apprêtait à se suicider du haut du clocher. Il semble en effet inimaginable que la jeune femme ait voulu commettre l’irréparable, et beaucoup plus logique qu’un acte pareil vienne de Finch, cet adolescent toujours en marge qui a une réelle fascination pour sa propre mort, qui disparaît pour revenir des jours ou des semaines plus tard sans explication, et dont le comportement met mal à l’aise les populaires du lycée, qui ne manquent jamais une occasion de lui rappeler combien il est différent. Finch ne va pas démentir, sans doute pour préserver Violet des ragots. Mais lorsqu’un des professeurs demande un travail en binôme sur les plus beaux lieux de l’Indiana, Finch va plus ou moins obliger Violet à faire équipe avec lui.

La force de ce roman tient à mon sens aux deux personnages principaux, que l’on va suivre tout à tour chapitre après chapitre. Violet est brisée, mais Finch l’est sans doute encore davantage. Dès le début, on se rend compte que celui-ci a des soucis d’ordre psychologique, qui font qu’il pense beaucoup à la fin de son existence et à la façon dont il orchestrera son propre suicide. Finch a de multiples personnalités ; il semble brûler la vie par les deux bouts et souhaiter y mettre un terme. Excepté sur ce dernier point, Violet est plutôt aux antipodes de ce garçon bien mystérieux et quelque peu en marge : elle est très « normale », préfère se fondre dans la masse, est bonne élève, et est très entourée – voire surprotégée – par ses parents. Malgré tout, ils vont se rapprocher autour de ce projet, mais aussi de l’œuvre de Virginia Woolf – auteure à laquelle ils se réfèrent pour exprimer ce qu’ils ressentent lorsque les mots leur manquent. Et à ses côtés, elle va devenir Ultraviolet Re-Markey-able.

Je dois reconnaître que j’ai eu un peu de mal à me plonger dans l’histoire. Pour je ne sais quelle raison, les personnages ne captaient pas mon attention au début du roman. Je pensais avoir en main une énième romance cousue de fil blanc : un garçon triste et une fille triste qui retrouvent ensemble le goût de la vie. Eh bien, ce n’était pas du tout ça ! Ces deux êtres mis en scène sont bien plus profonds que cela. À partir du moment où ils font équipe, ils apprennent à se connaître, et à travers leurs yeux, nous allons les découvrir l’un et l’autre. C’est à compter de cet instant que j’ai commencé à réellement les apprécier et à prendre plaisir à lire ce roman.

Jennifer Niven nous offre ici un récit de grande qualité, qui aborde des thèmes très importants tels que le suicide, le deuil, mais aussi comment surmonter de si terribles épreuves. Finch est un protagoniste vraiment à part. Il est loin de ce que l’on pourrait imaginer quand on fait sa connaissance : il n’est pas le fêlé que la plupart des lycéens croient voir en lui, mais une personne en souffrance. Il va tenter de dépasser celle-ci pour venir en aide à Violet, mais son mal-être va se rappeler à lui. Ensemble, parviendront-ils à être plus fort que l’appel de la mort ? Réussiront-ils à faire taire leurs démons ?

Je pense que Tous nos jours parfaits est un ouvrage à faire lire au plus grand nombre, et en particulier aux adolescents, car cette période de la vie est relativement compliquée. Il insiste l’importance d’avoir quelqu’un à qui se confier. La fin de l’histoire m’a particulièrement étonnée. Je ne m’attendais pas à la tournure que prend le récit, et je l’ai finalement beaucoup apprécié.

Ce n’est pas ta faute. Et pas la peine d’être désolée, c’est une perte de temps. Il faut vivre ta vie en faisant en sorte de ne jamais être désolée. Mieux vaut faire ce qu’il faut dès le départ, pour n’avoir à s’excuser de rien.

Lux # 1

Lux, tome 1 : « Obsidienne », Jennifer L. Armentrout
Éditions J’ai lu, 384 pages, 2014.

Quand Katy déménage dans un coin paumé de Virginie-Occidentale, elle s’attend à tout sauf à rencontrer des voisins de son âge. Déception, Daemon Black a beau être canon et avoir une sœur jumelle adorable, il n’en est pas moins insupportable et arrogant !
Lorsque Kat se rend compte que tout le monde semble fuir la famille Black, elle voit d’un autre œil la froide suffisance de Daemon. Pourra-t-elle encore l’éviter quand tout lui crie de s’en approcher ?

14/20

Quelques années après la mort de son père, Katy et sa mère quittent la Floride pour emménager dans une petite ville de Virginie où les regards semblent converger vers l’habitation de ses voisins. Lycéenne et grande amatrice de livres, elle tient un blog littéraire pour partager sa passion. Quand elle rencontre pour la première fois Daemon, son voisin qui fréquente le même établissement que celui dans lequel elle est inscrite, Katy n’a aucun doute : derrière son apparence de beau gosse se cache un vrai crétin imbu de sa personne. Dee, la sœur de Daemon, est son exact opposé : joviale, souriante, elle se lie immédiatement d’amitié avec Katy, contre l’avis de son frère, qui est persuadé que Katy représente une menace pour eux. Mais pour quelle étrange idée ? Et pourquoi les triplés amis de Dee et Daemon semblent-ils haïr Katy alors qu’ils n’ont jamais échangé avec elle ?

Je dois dire que j’ai beaucoup aimé le personnage de Katy. Tout d’abord, cette jeune femme adore lire et tient un blog… forcément, cela ne pouvait que faire écho en moi. Elle est assez mal à l’aise dans sa nouvelle école, et il faut dire que son voisin ne fait rien pour lui venir en aide. Bien au contraire, plus il peut la pousser dans ses retranchements, et plus il le fait, comme si cela l’amusait. Entre ces deux personnages, c’est une forme d’attraction/répulsion qu’aucun des deux ne saisit vraiment. En effet, Daemon cache un lourd secret, et il doit protéger sa sœur à tout prix. Mais qui Dee et Daemon sont-ils réellement ? Par ailleurs, j’ai trouvé très chouette l’amitié entre Dee et Katy. Elles semblent pouvoir – presque – tout se dire. Elles se comprennent, rient ensemble et se font découvrir des lieux et activités. Très vite, Dee et Daemon vont prendre beaucoup de place dans l’existence de notre blogueuse. J’ai également beaucoup apprécié la relation entre Katy et sa mère : un lien d’amour, mais aussi et surtout de confiance. D’autres protagonistes sont bien évidemment mis en scène, et on assiste à la vie de Katy au lycée, qui va être chamboulée par des événements pour le moins inexplicables…

« Obsidienne », le premier opus de la sage Lux, est un tome introductif. Les enjeux de la saga ne sont manifestement qu’évoqués : on découvre le secret de Daemon et Dee, on se doute de ce qu’il pourrait plus ou moins advenir par la suite, mais il n’y a pas d’énormes retournements de situation incroyables. Pour être tout à fait franche, ce roman m’a beaucoup fait penser à la tétralogie Twilight, bien qu’il ne soit pas ici question de vampires. J’ai trouvé de grosses ressemblances sur diverses scènes, et j’aurais sans aucun doute préféré qu’il en soit autrement. Pour autant, j’ai passé un bon moment à la lecture de ce livre. J’ai aimé le ton de l’auteur, et plus exactement celui de Katy, puisque c’est elle la narratrice. Elle n’a pas sa langue dans sa poche, et c’était à mon sens un sérieux atout pour apporter quelques touches d’humour au récit. J’ai apprécié découvrir les personnages nés de la plume de Jennifer L. Armentrout et l’univers créé. Oui, il n’y a rien de révolutionnaire entre ces pages, mais à la limite, peu importe.

« Obsidienne » est donc un tome introductif plutôt sympathique, bien que pas vraiment surprenant. Je lirai probablement la suite, même si ce n’est pas une de mes envies prioritaires. En effet, je pense que c’est davantage sur les livres suivants que je pourrai juger de la qualité de cette série.

Les cartons s’empilaient dans ma nouvelle chambre et Internet n’était toujours pas opérationnel. Depuis mon arrivée ici, je n’avais pas pu mettre à jour mon blog littéraire. J’avais l’impression d’avoir été amputée d’un membre. À en croire ma mère, je passais beaucoup trop de temps à m’occuper des « Khroniques de Katy ».